Mamie (la vie comme un vieux chewing-gum trop longtemps mâché) (1999)

Mamie

tête réduite

les indiens Jivaros sont passés par là

tes yeux chassieux

nous regardent sans nous voir, mamie

j’ai mal

Ma grand mère gît dans son siège ,

la tête en réduction, penchée vers sa poitrine, elle somnole.

J’ai mal à mes racines…

Sa main est froide sous ma main, son genou glacé, dur ,

comme marbré…

Déjà partie et quand même toujours là…

Sa voix sans timbre, et quand même sa voix qui dit,

dit et répète inlassablement : “Je ne sais pas”.

Pour toute question posée :”je ne sais pas”

Et quand même “Je veux bien” quand je lui demande si elle veut entendre la lettre d’un de ses amis

Voila mamie tu as largué les dernières amarres qui te retenaient à la vie

Tu es partie ce soir à 6 heures.

Je n’éprouve qu’un très grand vide chargé de tristesse,

comme un léger écoeurement, comme une gueule de bois,

Léger, léger, vague à l’âme.

Je laisse les souvenirs affluer en désordre : peu de choses, finalement …

Son petit mot d’amitié était : Ma minette je crois;

Anecdote : on était parties, rien que toutes les deux visiter 2 maisons de retraite, j’’avais perdu les tickets de métro et l’avais obligée à se pencher sous le tourniquet pour passer…

Ton dernier été à F en 1995 et ce choc, quand tu es tombée, que tu gisais sur les cailloux, ce sont deux de tes arrières-petits-enfants qui t’ont trouvée, j’entends encore la petite voix de C: “mamie est tombée”, les visites à l’hôpital,…, j’aurai tant voulu que tu puisses revenir à F, une fois encore.

Je me souviens de cette visite à M., tu pouvais encore faire le Thé même si tu n’y voyais plus ,ou plus guère et ce thé partagé que tu avais eu tant de plaisir et de fierté à nous faire fut un de nos rares moments de complicité, tu nous avais parlé de tes rêves, t’interrogeant sur leur signification et je ne me rappelle plus leur contenu mais dans chacun de ces rêves, il y avait la mort. L’un d’entre eux me rappelait cette histoire de tunnel dont parlent ceux qui sont revenus d’une expérience de coma dépassé. Je veux croire qu’enfin tu es allée au bout de ce tunnel et qu’à présent tu es dans la lumière. Je suis heureuse d’avoir pu te dire”je t’aime” en te quittant lors de notre dernière visite.

Nous avions déjà fait notre deuil de toi à F, nous savions que jamais plus tu ne viendrais réclamer un petit en cas sur le coup de 11h, qu’on ne te verrait plus dans ta petite maison, assise à ta table, écrivant des lettres, des cartes , tes souvenirs, même à la fin quand tu n’y voyais pour ainsi dire plus et écrivais de mémoire, ton écriture avait perdu ses pleins et ses déliés, ses rondes lettres si régulières, tu étais devenue quasiment illisible à force d’être aveugle mais tu continuais quand même.

Nous n’entendrions plus cet à la fois impérieux et affectueux “Fille” par lequel commençaient tes demandes.

Nous ne te verrions plus avancer dans le petit chemin, la canne en avant, avec tes gilets, tes châles, été comme hiver (mais les dernières années tu ne venais qu’en été) avec la peur toujours de te voir tomber. Nous n’attendrions plus tes coups de sonnette avec anxiété.

Je me souviens pêle-mêle des fois où j’ai eu le redoutable privilège de te laver les cheveux ou de t’aider à sortir du bain, de la déclaration à la radio du déclenchement des hostilités de la guerre du Golfe, Papa, A et toi penchés avec un air grave sur la radio et moi qui imaginait d’autres fois où tu avais du te pencher comme ça sur le poste, tu étais à peine plus âgée que je ne le suis maintenant. je me rappelle encore des nuits que tu passais au 166 à grommeler dans ton sommeil des choses indistinctes mais qui semblaient t’agiter beaucoup dans cette chambre qui fut “la chambre de Daddy”, puis “la chambre de Mamie” longtemps après que tu n’y viennes plus.

Je me souviens des matins quand je me penchai pour embrasser ta joue un peu rugueuse ; tu me saluais d’un “Bonjour fille”. Tu voulais toujours qu’on se mette “à ta gauche “pour te parler (la droite n’entendait plus) et tu t’énervais quand on n’articulait pas suffisamment, en vertu de quoi tu m’avais”volé” ma place à côté de maman à la table familiale.

Tu n’as jamais été une mamie “gâteau”, tu n’aimais pas les contacts physiques et tes embrassades étaient des accolades brèves, moi, qui ai besoin de sentir les gens physiquement ne me suis jamais sentie très proche de toi. je t’en voulais de ce manque de chaleur commun à toi et à mon père, je t’en voulais d’être la mère de mon père, dans mon idée, s’il était aussi peu démonstratif, c’était de ta faute. Pardon Mamie.

Tu partais souvent pour de petites siestes dans ta chambre, je te revois couchée toute droite sur le dos. Tu étais parfois si imposante, je me souviens de l’humiliation de Martine P. quand cherchant à expliquer où se trouvait “A”, elle s’était vu rembarrer d’un très sec “ mais je sais, jeune fille, où se trouve « A », je connais ma géographie !”

A Table, quand un plat te surprenait tu disais “c’est une sensation nouvelle”, tu avais ta serviette dans un rouleau, quand j’étais petite, nous avions tous d’ailleurs notre serviette dans un rouleau. que sont-ils devenus tous ces rouleaux ?

Tu n’aimais pas mon chien, affectais de ne pas aimer les bêtes et c’était encore un fossé entre nous, j’ai lu récemment un texte de toi où tu dis que ce n’est pas vrai que tu n’aimes pas les bêtes mais que tu n’a jamais compris comment les gens pouvaient s’en rendre esclaves et tu donnais mon exemple et celui de mon chien.

Je te revois téléphoner avec ton téléphone à grosses touches, hier soir je me suis endormie sur cette image de toi.

En cherchant des explications à mes sentiments de fatigue récurrents et souvent même constants sur de longues période (et que c’est fatigant d’être toujours fatiguée) je me suis sentie ta digne petite fille, toi qu’on disait souvent partie pour de longues périodes au fond de ton lit, et qui âgée faisait souvent de petites siestes. Je récapitule ce que je sais de ta vie et me dis que tu as paradoxalement été une femme, par la force des choses, très active. malgré toutes tes fatigues.

N’as-tu pas

-eu 7 enfants,

-subi de nombreux déménagements,

-fait des voyages longs et pénibles avec toute ta marmaille,

-été la femme du principal avec tout ce que cela comporte de rôles de représentation

-par périodes enfin n’as-tu pas enseigné,

-n’as-tu pas fait du théâtre,

-fait du scoutisme avec Papi ?

-Subi la guerre, les angoisses, les sentiments d’horreur, la perte d’un fils ?

-Et quand tu étais veuve et déjà vieille, je me rappelle de tous ces voyages que tu faisais et ces différentes images se marient mal avec la jeune femme puis la femme toujours fatiguée, vraisemblablement dépressive, qui les soirs ne dînait pas avec sa famille, cocoonée par cet homme, mon adorable grand-père que j’ai si peu connu, il ne me reste de lui

-qu’une silhouette un peu cassée les grosses lunettes, la canne à la main , sur les cailloux de F,

-qu’une voix, celle des enregistrements de ses mémoires,

-qu’une chanson “les scieurs de long”…

Toi, je ne t’ai vraiment connue qu’à partir de ton veuvage et surtout de ton installation aux U.

Mais n’en sommes nous pas tous là, à donner le change et jouer des rôles successifs dans cet immense théâtre qu’est la vie ?

Autre image paradoxale de toi : tu ne t’estimais pas, tu te disais timide, tu parles dans une de tes lettres que je conserve de ces gens du C. dont l’érudition te terrifiait, tu ne te sentais pas à la hauteur, toi qui a su en imposer à tant de gens par tes redoutables accès de franchise, par tes regards parfois qui jaugeaient… De savoir qu’en ton fort intérieur tu n’étais souvent qu’une petite fille terrifiée.

Quand je pense à ça comme je me sens proche de toi !

J’ai longtemps conservé une lettre de toi, j’avais 10 ans et tu m’a envoyé une lettre tout en couleurs pour m’expliquer comme c’était bien d’avoir 10 ans. que c’était une étape importante dans la vie d’avoir 2 chiffres et en lisant cette lettre, je crois bien que je m’étais sentie très importante tout à coup, moi qui était et reste de manière indécrottable “la petite”.

Toi tu as échappé d’assez peu en fait aux trois chiffres pour énoncer ton age et tant mieux pour toi !

J’ai en tête ton enfance, petite fille entourée de 4 garçons, qui aurait bien voulu être un “garçon manqué” et pouvoir suivre les jeux de ses frères mais devait subir le supplice des anglaises,

Moi vois tu je rêvais d’avoir 10 ans de plus et d’être née “en Afrique”, à l’époque ça me semblait parer mes aînés d’une aura supplémentaire, cette enfance”exotique”.

Je pense à toi, M, le peu que tu racontais de l’enfance des tes enfants qui sont également nos pères, mères, oncles et tantes, je garde en moi précieusement l’image de ce petit garçon, (mon père) blond, bouclé, joufflu, qui saluait tout le monde et jusqu’aux oiseaux et aux chiens avec enthousiasme dans la rue.

Je revois J.C, mort avant 20 ans quelque 20 ans avant ma naissance, tout petit, pleurant devant l’horloge où tu avais assigné un terme à ses pleurs.

Je te revois, âgée, dans une de tes visites au 166, te disputant avec maman au sujet de Papa, je te revois lui disant : “Je le connais depuis plus longtemps que toi” et maman rétorquant avec colère :”mais enfin, c’est mon mari”.

Chère mamie, que la vie a tout à la fois aimé et malmené, jusqu’à devenir trop longtemps une prison pour toi, ta vie comme un vieux chewing-gum trop longtemps mâché, toi qui, entourée de tous les tiens, t’es sentie tellement seule, toi qui étais à la fin si amère et si triste, La mort était ton seul avenir et le présent se réduisait pour toi aux sensations de ton corps souffrant, à la pénombre de cette chambre, au vieux fauteuil et aux visites nombreuses mais oubliées, à peine le seuil de ta porte passé, ce qui te permettait d’affirmer “Aujourd’hui personne n’est venu me voir”.

Chère mamie, parfaitement dictatoriale, et pourtant appréciée par tant de gens attirés par ton esprit vif et caustique, par une certaine tolérance, par tes affectueuses ingérences dans leur vie .

Mamie, les poètes et notamment Victor Hugo ont soutenu et distrait tes ennuis et tu égrenais leurs vers dans ta tête n’hésitant pas à téléphoner (parfois à toute heure du jour et de la nuit) pour avoir confirmation d’un vers.

A F , je te revois penchée vers le feu du salon que tu voulais être seule à tisonner, tu t’étais même fâchée avec une de tes petites-filles, une fois qu’elle prétendait y toucher.

Là où tu vas mamie, rejoindre la foule de nos ancêtres, y-a-t il des feux à tisonner ?

Tu pars avec le nouveau siècle et emportes l’ancien siècle avec toi, sois plus heureuse , mamie dans l’au-delà que tu ne l’as été ici-bas.

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