Visite à la crèche

« Jésus, Jésus, où il est Jésus ? » Clame le petit berger tout rond ! Entre le bœuf et l’âne gris, chut ! Voyons, tu vas le réveiller ! » Lui répond Arsène, ce vieux bougon de rétameur, en remuant sa chique.

C’est un crépuscule lumineux, comme seuls savent en offrir les soirs hivernaux de pleine lune, l’atmosphère est sereine. « Atmosphère, atmosphère…est-ce que j’ai une tronche d’atmosphère ? » Semble se dire in petto le petit Jésus emmitouflé dans sa peau de mouton. Oui c’est un petit Jésus lettré ! Dans cette atmosphère sereine donc ; les montagnes se découpent en ombre chinoise autour de Bethléem endormie.

Jésus n’a pas deux jours mais il est déjà fêté comme un roi « oh Marie dégrafe un peu ton corsage et ra boule tes tétons ! c’est que çà donne faim tous ces hommages »

Marie soupire, frêle, blonde dans sa robe bleue, non çà c’est l’image d’Epinal : Marie en fait c’est une petite brunette râblée, au teint mat et à la langue bien pendue.

Elle était pas ravie, ravie, quoi qu’en disent les textes, de la visite de l’archange Gabriel. Oui bon il était plutôt beau gars avec ses ailes même s’il la ramenait un peu trop : « mes ailes par-ci, mes ailes par là » Elle s’était laissée faire mais faut dire aussi qu’il n’avait pas fait de vieux os près de la Marie. Cà pour sûr l’affaire avait été vite conclue. Et puis ensuite il a fallu gérer la situation avec les vieux : Anne n’a pas voulu croire tout de suite à l’acte manqué d’origine divine : « mais si maman j’te jure, il m’a dit qu’il était l’émissaire de Dieu, Iaveh il l’a appelé ! Même qu’il m’a dit qu’il avait 99 autres noms mais il n’a pas eu le temps de m’en dire plus »Quant au père, oh ! La ! La ! Le père qu’est-ce qu’il n’a pas dit ! « Et des traînées, et salopes et j’en passe et surtout le douloureux « toi aussi ma fille ! Toi aussi, comme ta mère ! » C’est que le coup de l’immaculée conception on le lui avait déjà fait au pauvre homme alors deux fois c’était trop même ! Jésus, Jésus où il est Jésus ! « Eh bien »  dit Marie le prenant contre elle « mais le voilà, petit, le voilà ! Vois ! Il va téter » «  oh ! Je peux rester dis ? ! je peux rester ? »Marie accepte, il n’est pas bien dérangeant ce petit berger, aux joues rondes, au regard noir, noir et cependant lumineux comme un gouffre de lumière noire. Elle dégrafe son corsage et surprend alors le regard gourmand que le vieux Joseph coulisse sur sa jeune poitrine.

Ce n’est pas un mauvais bougre en définitive, Joseph et il porte plutôt beau avec ses allures de patriarche, ses rides précoces et son poil blanc. Il lui faisait la cour le vieux charpentier et il a accepté sans faire de chichis et même avec empressement la proposition d’Anne. C’est que ce petit goulu, fils de Dieu ou pas, en tout cas c’est sûr, c’est pas le sien, mais bon c’est le fils de Marie, et Marie que voulez-vous, Marie, c’est sa princesse, toute dépenaillée et sauvageonne qu’elle soit ! Il la guettait, Marie, sur le chemin de la fontaine, ses petits pieds, sa taille cambrée, ses éclats de rire lui sont entrés dans le cœur, et lui font comme du bleu, tout lumineux à l’âme, alors si c’est pas de l’amour ça !

Marie, elle, a beaucoup crié, pleuré, tempêté pour ne pas l’épouser. C’est qu’elle rêvait encore de l’arrogant archange baigné de lumière, ce Gabriel que personne, hormis elle, n’avait vu. (Sauf peut-être Anne en son temps mais chut !).

Et puis, c’était le lot des filles d’autrefois, elle s’est résignée, et la voilà dans cette crèche, ouverte à tous vents ! Le bébé la regarde intensément, comme le petit berger, et Marie se laisse aller au bonheur animal de la tétée, le contact de la petite bouche sur ses seins gonflés, les doux petits bruits, le souffle et l’odeur des bêtes paisibles à ses cotés.

Marie est philosophe, et dans tout le remue-ménage de sa vie, elle vit ce moment là, elle le goûte : elle hume les odeurs fortes, un peu âcres des feux de bois, des peaux de moutons tannées offertes par les bergers tout à l’heure. Elle écoute le bois craquer, le petit berger a sorti son flûtiau et doucement accompagne les bruits de succion du petit vorace pendu à son sein. Joseph, ému, regarde… Une cavalcade au loin annonce l’arrivée des Rois Mages dont les bergers lui ont parlé, les noms clinquants de ces princes la font rêver : Gaspard, Melchior, Balthazar, ils ont traversé le désert pour son petit…. Avec des présents que l’on dit magnifiques … Seront-ils beaux ?

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