Elle est partie

Elle est partie.

Il pleut dehors , il pleut des cordes, il pleut comme vache qui pisse…

Dimanche gris, sans joie, où le jour se traîne, sale, à travers les vitres dégoulinantes.

Avachi sur un siège, ou déambulant dans l’appartement, je pose et repose les objets familiers.

L’ennui et ses litanies de pensées en bribes, en lambeaux se bousculent, la seule phrase construite qui revient de manière obsessionnelle, c’est celle qu’elle m’a lancée juste avant de partir. « Je suis une créature du soleil »

…Et elle est partie.

Quelle conne grandiloquente, elle a toujours eu le goût des phrases pleines d’emphase, ces phrases qui ne veulent rien dire. Ça me soulage un peu, si peu, de la traiter de conne, ses phrases cruelles me taraudent, j’en prend la mesure et derrière l’emphase je discerne la souffrance « J’aime la lumière, le mouvement de la vie, toi tu ne sais que ressasser de vieux griefs, te morfondre, t’enfoncer dans le spectacle complaisant, masochiste, de ta propre médiocrité, je te quitte, je veux de l’amour du plaisir, je veux vivre enfin »

Depuis quand est-elle partie ? Un jour ? deux jours ? J’ai déjà perdu le compte des jours !

Un rayon de soleil perce le mur de pluie, je dois acheter du pain, il faut que je sorte, je sors ! Je rase les murs, tout à coup je crois entendre des pas derrière moi, je crois entendre ses pas, vifs et enjoués. Je me retourne mais seule mon ombre fidèle me suit, courtaude à cette heure, le pain acheté, nous repartons mon ombre et moi, quelque part au hasard.

Il fait beau à présent et dans mon cœur une porte s’entrouvre, ma tristesse et ma révolte s’estompent, fondent à la chaleur.

Après tout moi aussi je peux être une créature du soleil, le tout n’est-t-il pas de s’en persuader ?

Elle reviendra ou elle va me donner de ses nouvelles, enfin je vais savoir où elle est, ce qu’elle a fait de ces deux jours sans moi. Nous pourrons renouer les fils de notre histoire.

Perdu dans mes pensées, je ne suis pas rentré dans l’appartement vide, j’ai marché, marché, au bord du fleuve, l’eau scintille, le vert des arbres se reflète, le clapotis de l’eau accompagne et apaise mes pensées, mon cœur blessé.

J’entends à présent des rires qui s’échappent d’un café, à la terrasse un parasol donne un peu d’ombre et je m’y installe. Je vide mes poches 10 Francs, 20 Francs…au moins de quoi prendre un café, regarder les passants, la berge du fleuve. Tiens qu’est-ce donc ce petit rectangle dur au fond de mes poches ? une carte de téléphone ? Est-ce un signe ? Suis-je insigne ? Le jeu de mot me ferait presque sourire et le cœur gonflé d’optimisme je me sens subitement prêt à tout pour la reconquérir.

Je vais mettre ma fierté dans ma poche et appeler chez sa sœur, ou encore chez sa mère, elles doivent savoir où elle se trouve.

Le serveur a pris ma commande. Seul en terrasse, les rires en arrière fonds sonore, je tourne et retourne cette fichue carte dans mes mains moites, plus si sùr après tout que ce soit la bonne décision. Est-ce que je vais savoir lui parler ? Ne va-t-elle pas m’envoyer balader ? Me redire les mots qui saignent à blanc ? Un groupe de jeunes passe, riant et se bousculant, parmi eux deux couples, ils se tiennent la main, ils s’arrêtent pour s’embrasser à pleine bouche et je détourne les yeux. Ma souffrance renaît, violente -que la souffrance est violente- en les voyant s’embrasser, mon cœur bat à tout rompre et dans mes yeux baissés, ce sont ses lèvres à elle que je vois, leur saveur m’emplit la bouche, et je me mord les lèvres pour ne pas crier : ses lèvres à elle, où sont-elles ? Ses lèvres à elle, que font-elles ?

Le serveur arrive tout penaud, il m’avait dit-il « oublié » je suis tout seul pour servir vraiment désolé ! » « Ça va, ça va, je comprend » lui rétorquai-je, l’écoutant à peine, tout le monde m’oublie.

Les mains dans les poches je me rencogne dans l’ombre du parasol, tout mon bel optimisme s’est envolé, comme mouché par cet épiphénomène, ce baiser surpris. Les gens passent dans le soleil de ce début d’après-midi et moi.. moi je suis dans l’ombre, hors du coup.

Ses paroles pleines de venin me reviennent et je me les répète inlassablement tandis que la rancœur m’envahit, me laissant dans la bouche un goût de bile, comme un chewing-gum trop longtemps mâché « Tu ne sais que ressasser, tu ne sais que ressasser , tu n’es pas dans le mouvement de la vie » N’est-ce pas ce que je suis justement en train de faire ? Cette prise de conscience soudaine me frappe comme un boomerang, me donne un coup de pied aux fesses ! Je me lève comme mu par un ressort et rentre dans le bar. Là, la fraicheur me surprend, me fige et je cligne des yeux, désorienté. Le téléphone ? une cabine au fond me dit le serveur qui me contourne.

Le patron me regarde, interloqué. Allez je me lance, j’appelle. Je me dirige d’un pas que je veux assuré vers la cabine mais mon cœur bat la chamade. Sa sœur n’est pas à la maison, je raccroche, surpris par le répondeur. Je fais le numéro de sa mère et écoute résonner les sonneries dans un appartement vide, le cœur serré, je me résigne à raccrocher, et puis je rappelle, c’est trop bête, à présent que j’ai pris ma décision, il faut qu’elle réponde, je ne suis pas croyant mais les souvenirs d’anciennes prières me reviennent à l’esprit et je me surprend à penser frénétiquement, « mon Dieu je vous en prie, mon Dieu je vous en supplie, faites qu’elle soit là, faites qu’elle revienne, rendez-la moi »

Une deux trois quatre sonneries et tout à coup un téléphone qu’on décroche et tout à coup le son de sa voix.

Sèche, froide, quand elle comprend que c’est moi, il me semble toutefois saisir un léger tremblement, qui trahit son émotion. Moi je lui parle, volubile, plus que je ne l’ai jamais été, je lui parle de ces deux longs jours sans elle, il faut qu’elle revienne, le manque me communique un peu de son emphase je lui dis qu’elle est toute ma vie, mon soleil. Je le lui dis tu es toute ma vie, mon soleil.

Tout en parlant j’exhume de mes poches, tout chiffonné, tout malmené puis oublié, les coordonnées du psy qu ‘elle m’avait donné avant de prendre la décision de partir, alors dans un sursaut je lui dit que je vais prendre rendez-vous, cette démarche dont je ne voulais pas jusqu’à présent m’apparaît si simple : c’est ça ou te perdre, je le comprend, c’est comme un flash et je ne veux pas la perdre, je veux aller mieux et faire de nos vies une éternité de plaisirs partagés. Ces pensées se bousculent en moi, et je les formule en désordre comme elles viennent. Elle rit de mon verbiage, elle qui se plaint si souvent de mon silence morose ! Elle me dit qu’elle a besoin de réfléchir encore mais sa voix vibre de joie, d’émotion, elle me dit qu’elle n’aime que moi, qu’elle reviendra. Elle reviendra c’est sur il faut juste être patient je lui dit que je vais l’attendre et je raccroche.

L’été est très doré, très beau.

(Atelier avec A. Kalouaz : écrit en 1998-revu en 2018)

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