La vieille maison du fond des bois

Dans la maison verte et rose tapie au fond des bois, une fenêtre s’ouvre sur une véranda, une véranda de vieux bois vermoulu qui court sur sa façade. Devant cette fenêtre, un fauteuil à bascule et dans ce fauteuil : une très vieille dame. Elle sourit au passé, elle n’a pas peur de l’avenir, elle reste là paisible, un tricot posé sur ses genoux.

Une petite fille dehors court sur la véranda, court d’est en ouest et passe et repasse devant cette fenêtre, et passe et repasse devant son aïeule : les joues bien rouges, ronde un peu dans ses vêtement éclatants, ciré jaune et bottines rouges autant que ses joues, elle chantonne pour elle même une de ces comptines dont elle a le secret, une comptine qu’elle invente au fur et à mesure, Elle y scande, comme les griots : ses espoirs, ses bonheurs, quelques tristesses aussi, vite effacées par le rire. Elle sourit à l’avenir, sourit à sa grand mère, lui montre dans une grimace mutine, ses dents de lait.

Déjà feu follet, elle est repartie, avec sauts et gambades, à faire trembler la vieille véranda tandis que la mère-grand s’endort doucettement . Dans sa torpeur bienheureuse, les temps se télescopent et se fondent. Cette petite fille est tout son présent comme elle est son avenir et c’est elle petite que dans sa tête elle voit : elle petite et courant sur cette même véranda, la même moue coquine sous des yeux myosotis, les mêmes tristesses vites enfouies sous des océans de joie.

Un ruisseau coule devant la maison il délimite un espace sonore, ruissellement des eaux qui chantent contre les pierres et accompagnent, cristallines, le rire de l’enfant. Ce ruisseau la vieille dame se souvient l’avoir traversé, elle se rappelle comme l’eau glacée engourdit délicieusement les pieds nus, on se promène là dans le mitan du lit, les pierres caressées par l’eau y ont des reflets de vieux rose et les poissons y jouent à cache cache et saute poiscaille, puis filent entre les pieds dans des rires chatouillés, leurs écailles accrochent la lumière, ce qui leur donne un aspect irisé.

Elle y pense l’aïeule, s’assoupissant dans son fauteuil à bascules, elle pense, puis en rêve l’aïeule, tout en basculant dans le sommeil.

La petite s’est tue, elle est partie, elle a pris son seau, sa pelle et elle s’aventure sur les rives du ruisseau, elle chantonne « dans le mitan du lit la rivière est profonde, tous les chevaux du roi viennent y boire ensemble » Elle s’interroge aussi « le mitan du lit » qu’est-ce que ça peut bien vouloir dire ? interrogations vite oubliées tant les pierres du fond de l’eau lui font comme des clins d’œil, clins de soleil, et leurs couleurs satinées tout à coup s’illuminent, elle s’immerge alors toute à son émerveillement contemplatif, dans ce petit miracle, à chaque rayon de soleil; renouvelé..

Bientôt ôtant ses bottines elle est dans le ruisseau et ramasse tant qu’elle peut les pierres du fond de l’eau. Elle a vite rempli son petit seau. Immobile alors et regardant autour d’elle, elle sent d’abord puis voit les poissons irisés lui sauter autour et venir en bancs compacts se poursuivre entre ses jambes nues, elle rit malgré la morsure de l’eau glacée. Elle rit, chatouillée, et les picotement qui remontent le long de ses jambes lui procurent des frissons délicieux.

Les pierres qui gisent au fond de son seau ne sont plus si belles, ce ne sont plus, sans la magie de l’eau, que de vulgaires cailloux… Les montrera -t-elle à l’aïeule ? Et puis non elle a une meilleure idée avec en sus quelques grosses pierres empruntées au rivage elle va construire un barrage, une retenue d’eau pour les poissons, sauront-ils le sauter ce barrage ?

Ses petites menottes rougies par le froid s’activent, sourire et sempiternelle chanson aux lèvres, elle s’absorbe dans sa tâche la petite fille et tout à l’heure quand Grand-Mère sortira de sa sieste, elles iront toutes deux, main dans la main, contempler le bel ouvrage. Elles marcheront le long de la rive, observeront les jeux de lumière sur l’eau et les ondes concentriques créées par les pierres qu’elle jetteront les mettront toutes deux en joie. L’aïeule lui racontera les histoires d’autrefois, quand elle sautait et courait dans l’eau en rêvant à sa vie à venir jusque là bas, très loin sous les frondaisons.

En rentrant sans doute, elles se feront un bon chocolat chaud car entre-temps le soir sera venu et le soleil oblique de cette fin d’automne jettera quelques derniers rayons rouges incarnat sur les arbres, sur le petit barrage de pierres roses, et sur les poissons irisés du fond de l’eau.

La vieille maison est heureuse d’abriter en son sein tant de bonheur tranquille et serein et de toutes ses vieilles articulations de pierre elle salue la vie, de sa fenêtre ouverte sur la véranda désertée, elle adresse un clin d’œil au Dieu Soleil qui sombre dans les arbres satinant le ciel d’une dernière coulure verte.

3 Comments

  1. C’est comme toujours touchant et poétique. Un instantané de vie. Un arrêt sur image. « Elle sourit au passé, elle n’a pas peu de l’avenir ». J’aime beaucoup cette phrase.
    Biz de Dom et à bientôt !

    J'aime

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