Bal masqué

Bal masqué : (écrit en 2000 ; échelle de Jacob)

Katty mettait la dernière main au repassage de son costume tout en portant un œil morne aux informations qui défilaient avec leur cortège d’images d’un autre monde sur le poste de TV. Elle lissa ses maigres cheveux roux du plat de la main et contempla avec ennui ce qui l’entourait. Le fouillis coloré de vêtements, de tentures, les taches de couleur au mur de Kandinsky ou Miro… Même ce Van Gogh qu’elle aimait tant regarder, cette terrasse de café illuminée dans la nuit ne lui arracha qu’un pauvre sourire désolé.

Elle regrettait vraiment d’avoir accepté cette soirée : ce bal masqué avec Jack, un bal masqué vraiment à son âge !! Elle aurait pu passer cette soirée tranquillement en tête à tête avec un bon polar ou sa télé. Au lieu de quoi elle allait devoir se trémousser des heures durant, les oreilles cassées par une musique assourdissante et répétitive, entourée de gueules enfarinées, pierrots mal lunés, et vieilles rombières fausses duchesses, dans la fumée de cigarettes bon marché.

Elle se secoua et pour échapper à la vague de dépression qui menaçait de la submerger, se dirigea vers son coin salle de bain, devant la glace- une grande glace à dorures, un peu mouchetée mais elle avait eu un coup de foudre chez le brocanteur – Elle se fit toute une série d’abominables grimaces, esquissa quelques pas de danse, grimaça encore affreusement, se décerna intérieurement le label de meilleure grimaceuse de toute la côte Ouest des États-Unis (comme en fait elle vivait en France, elle n’avait pas grande concurrence) et tout de suite se sentit mieux.

La vapeur de son bain finissait d’embuer le miroir et elle en essuyait distraitement un coin quand une vague de terreur glacée l’envahit : au fond du miroir un étrange regard la fixait. Elle sursauta et recula précipitamment , elle hurla encore quand butant dans une présence elle tomba dans des bras qui se resserrèrent autour d’elle.

La voix de Jack la ramena au réel et se retournant elle le vit qui lui souriait d’un air embarrassé. Il était déguisé tiens justement en Pierrot, et lui parlait « je t’ai fait peur je suis désolé, la porte était restée ouverte, je suis entré. Tu es bientôt prête ma colombine ? Nous devons partir » Un grand soupir de soulagement lui échappa et pâle encore, elle ajusta le masque de midinette qu’elle avait choisi pour cacher ses rides naissantes. Jack remit son loup et galamment, une petite ironie tendre au fond des yeux, lui passa son manteau.

Ils sortirent du studio. La nuit était grise et froide. Tandis qu’il prenait les devants pour ouvrir sa 106, elle détailla sa silhouette longiligne avec ce mélange de détachement et d’affection qu’elle lui réservait. Elle savait qu’il l’aimait, elle même l’aimait bien, peut-être un jour feraient –t-ils une fin tous les deux ! Le bal commençait à 20 h et ils étaient en retard. Laissant la voiture loin dans l’allée qui menait au château loué pour l’occasion par les organisateurs, ils se pressèrent en frissonnant. Kitty se tordait les pieds sur les pavés et regretta ses mocassins souples oubliés à la maison.

Le Château, un petit Versailles de pacotille, était brillamment éclairé, des groupes de jeunes gens en costumes flamboyants discutaient devant l’entrée. La scène avait un coté étrange et Kitty frissonna encore mais cette fois d’excitation.

La soirée ne faisait que commencer et une musique entraînante et gaie sourdait de la grande porte entrouverte. Elle sourit à Jack dont le visage de vieux clown triste s’illumina.

Quelques personnes s’avancèrent vers eux et elle reconnut sous les déguisements des connaissances, de joyeux lurons avec lesquels elle se mit à plaisanter et à rire, comme libérée d’elle même et de cette gangue lourde qu’elle traînait habituellement.

Jack s’était éloigné à la recherche du buffet, en éternel assoiffé, et Kitty sentit tout à coup comme une menace derrière son dos. Sa légèreté de commande s’estompa pour laisser place à une lourdeur bien connue, elle se retourna et crut voir, à peine quelques pas derrière elle, la statue du Commandeur : Un homme immense, en toge, dont le regard flamboyait de froide détermination dans un visage tellement figé qu’elle crut tout d’abord à un masque, ce regard était posé sur elle. A coté de cet énigmatique personnage sautillait un petit homme maigre, d’allure méphitique, au visage tout agité de tics et grimaces malsaines, chauve à l’exception de quelques cheveux roux à l’arrière de son crâne. Lui aussi regardait Kitty et ce regard la déshabillait sans vergogne.

Elle se sentit rougir de fureur et de crainte, un sentiment profond de honte et d’humiliation profonde la submergeait. Elle leur tourna bravement le dos et partit à la recherche de Jack.

Celui-ci revenait justement, marchant en danseuse, avec deux verres de punch plein à rebord. Elle se serra ostensiblement contre lui et tenta de lui faire part de son malaise mais quand elle voulut lui montrer les deux sinistres personnages ils s’étaient éclipsés. L’entourant d’un bras protecteur, Jack rit de ses peurs.

Du Commandeur ou de Mephisto on ne voyait plus trace et l’inquiétude de Kitty s’estompa. Elle se laissa de nouveau porter par l’ambiance drôle, chaleureuse et colorée de la fête. La douce chaleur de l’alcool se répandait dans tout son corps et les yeux de Jack, pétillants de tendresse et de malice la transportaient.

Le bal commença et Kitty tournoya alors de bras en bras, bien décidée à ‘s’amuser.

Elle avait tout à fait oublié ses alarmes et mit un moment à comprendre ce qui lui arrivait quelques temps plus tard, quand de nouveau les regards maléfiques s’appesantirent sur elle. Les deux hommes étaient là qui la regardaient. Elle tenta de se dominer, cherchant Jack du regard, où était-t-il nom de Dieu ! Il avait disparu et l’affolement la saisit tout à fait.

Elle tenta alors de se perdre dans la foule et crut l’espace d’un instant y être arrivée quand une voix graveleuse, grinça à son oreille »Que tentes-tu là la belle, tu es en notre pouvoir à présent et ce n’est ton minable petit ami qui va nous empêcher de t’emmener, mon ami et moi »

L’autre homme s’était placé juste derrière elle et elle sentit sa virilité dure, dressée contre elle, une vague de répulsion la saisit qui la laissa sans force le cœur au bord des lèvres.

Tétanisée d’angoisse, elle se découvrit, avec un effroi mêlé d’humiliation, obscurément résignée, voire consentante à ce qui lui arrivait. L’homme lui avait empoigné le bras et l’entraînait vivement loin du château, elle entendait derrière eux la course précipité et haletante du petit maigrichon.

L’air froid de la nuit la libéra de sa torpeur et ranima sa combativité. Elle ne sut jamais plus tard où elle avait trouvé la force mais une torsion vive du poignet la libéra de la poigne de son agresseur et abandonnant ses escarpins, elle profita de l’ébahissement des deux hommes pour se fondre dans les fourrés qui bordaient la route.

L’effet de sidération provoqué par son initiative fut malheureusement de courte durée. Les voyant s’engager à leur tour, elle quitta cet abri illusoire et prit ses jambes à son cou en direction du château. Elle courait comme une dératée, agitant désespérément les bras à l’attention des quelques promeneurs dans l’allée mais ceux-ci croyant à un jeu ne firent pas attention à elle.

Elle crut crier mais l’air lui manquait et les hommes derrière elle gagnaient rapidement du terrain.

Avisant un bosquet profond, elle s’y engouffra, et slalomant entre les arbres elle s’enfonça du plus loin qu’elle put, douloureusement consciente, ce faisant, de quitter les abord du château et la possibilité de trouver du secours. Cependant les hommes, étrangement ne semblaient pas l’avoir suivie, et ce qu’elle prenait pour une respiration rauque n’était que son propre halètement. Elle prit alors conscience de ses pieds nus, meurtris, de son visage écorché par les ronces, de tout son corps qui cuisait. Elle eut envie d’abandonner, de s’abandonner là au sommeil, et peu importe ce qui lui arriverait mais elle pensa alors à Jack qui l’aimait tant, qui la protègerait et cette pensée l’aida à se remettre à marcher.

Elle était complètement perdue dans ce qu’elle avait cru être un bosquet et qui s’avérait être un bois sombre, silencieux et malgré tout bruissant de mille petits bruits, chacun d’eux la faisait sursauter tandis qu’elle errait, geignant tout bas. Elle suivit un sentier , qu’elle pensait revenir au château, la peur au ventre à l’idée de revoir les deux violeurs.

Deux arbres jetèrent soudain leur ombre avivée de lune à quelques distance et elle se figea avec la mort en elle. Elle rit nerveusement quand elle se rendit compte de son erreur et flageolant sur ses jambes se força à avancer encore., pauvre petite colombine, au masque perdu, au visage pâle, comme exsangue.

Le sentier prit brutalement fin sur une sorte de clairière, une trouée entre les arbres, ce n’est pas du tout le chemin du château pensa-t-elle avec consternation . Au centre de cette clairière, quelques dizaines de tombes formaient un petit cimetière, des croix tombales que la clarté de la lune nimbait d’une lumière froide. Elle se figea de nouveau, observant l’étrange scène et les jeux d’ombre créés par les nuages chevauchant la lune.

Sa terreur était à son comble, elle avait perdu jusqu’à la faculté de penser, la faculté de se mouvoir.

Elle était proche de l’évanouissement quand un bruit la fit sursauter. Les taillis proches craquaient et devant ses yeux hallucinés, comme sorti de derrière la tombe la plus proche, se dressa la statue du Commandeur, un étrange sourire jouait sur ses traits figés et derrière lui, mince et agitée, se profilait la silhouette du maigrichon méphitique dont elle crut entendre le ricanement résonner dans sa tête.

Elle fit trois pas en arrière, reculant devant l’horreur et toutes les tombes s ‘animèrent alors faisant sortir de leur entrailles glacées, autant de Commandeurs et de Mephisto tous ricanants. Elle les vit s’animer lentement et lentement quitter les pierres tombales et avancer, lentement s’approcher d’elles.

« Kitty, Kitty !!! » Des voix pleines d’inquiétude venaient du sentier et le sortilège qui la maintenait prisonnière du maléfice se rompit alors.

Tournant le dos au spectacle d’outre-tombe, elle courut vers les voix qui se rapprochaient. Elle sentit vaguement des mains la prendre, le brouhaha consterné des gens autour d’elle, elle se laissa alors aller à l’évanouissement.

Elle émergea dans sa chambre, les persiennes n’avaient pas été tirées, le soleil déjà haut dans le ciel était sur son visage, elle entendit un mouvement dans la pièce et une ombre se pencha sur son lit… « la porte était restée ouverte, je suis entré » dit alors une voix grinçante, comme désincarnée.

C’était la voix de Jack…

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