CADA

Elle lui a dit, le voyant encore debout et comme embarrassé de son corps : ici on ne fait pas de manière on s’asseoit et voilà !

Il lui a obéi et s’est assis près d’elle : après tout ici ou ailleurs, quelle importance pour lui ? Il n’ aurait jamais cru connaître ce jour et maintenant il était attablé près de cette femme qui lui souriait, avec dans son regard un peu de compassion, une profonde bienveillance.

Peut être avait-t il bien mangé, il venait de prendre son premier vrai repas depuis des semaines, ou même des mois, il ne comptait plus,

Sans doute avait il un peu bu, ici pour accompagner la viande, quel luxe, le vin était à volonté, en jolies carafes vermeilles, il n’a pas l’habitude.

Peut-être et surtout était-il ce soir là, enfin en sécurité, loin de la rue ou des foyers de rétention, au delà de la honte et des humiliations.

Quelqu’en soit la raison, il se découvre un besoin de rompre enfin le silence et même le besoin irrépressible de se raconter.

Ce qu’il raconte, Il n’ aurait jamais pu le raconter avant d’arriver là, transi par la rigueur d’un hiver inconnu chez lui, transi et mort ou presque de faim, amené par le SAMU social… Il n’aurait jamais pu le raconter quand dans la rue, dormant à même le pavé froid avec les chiens, il était traité comme l’un d’eux, pire même ; d’un chien le passant sans cœur a pitié parfois..

La plupart des passants passaient sans le voir, certains lui faisaient l’aumone de loin, jetant leur obole à ses pieds, sans presque le regarder. D’autres, moins pressés, émus par sa jeunesse, lui adressaient un sourire, lançaient quelques mots compatissants en passant, voire allaient jusqu’à lui serrer la main et ces sourires, ces mots, ces gestes, le ramenaient à son humanité première.

Il se rappelle vaguement avoir eu un foyer aimant, des parents soucieux, peut être même une petite sœur qu’il aurait chérie. Mais ça c’était avant… avant que les bombes des Russes ne tombent sur Alep et ne détruisent son quartier, sa maison, ne tuent sa famille, avant…avant que la fuite, avant que l’exil ne le prennent dans leurs contingences sordides.

Il ne pense plus à cette vie d’avant, y penser le ferait trop souffrir, penser même est un luxe qu’il ne peut pas se permettre..

Sa vie de maintenant se résume à survivre au jour le jour, mendier pour manger et voir le regard de ceux qui n’ont pas connu l’horreur, se détourner de lui.

Sa vie se résume à présent à n’avoir d’autres horizons que le soir et la hantise de ne pouvoir dormir, ou encore à n’avoir d’autres terreur que celle de l’uniforme, d’une possible reconduction à la frontière, un retour vers l’horreur au regard de laquelle sa situation présente lui paraîtrait presque douce.

Voici ce que l’adolescent meurtri a pu confier ce jour là, à cette dame si gentille, à cette bénévole du CADA, avec l’aide de l’interprète.

Elle, rentrera chez elle ce soir là, regardera ses enfants se disputer devant la télé, ou pire, ne pas se parler, chacun devant son écran.

Elle, voudra le raconter cet ado comme eux, cet ado qui n’a juste pas eu la chance de naître au bon endroit.

Elle, aimerait répéter les mots de cet ado, cet adolescent, comme eux, qui n’aurait pas tout perdu et qui pourrait vivre une vie meilleure si les odieux calculs de nos élites et des lobbies de la guerre ne l’avaient pas sacrifié lui et son peuple, pris entre tyran et terroristes, tous armés par l’Occident.

Elle, aimerait qu’ils comprennent, et aussi, comme elle aurait souhaité pouvoir le faire tout à l’heure avec le jeune syrien, qu’ils la prennent dans leurs bras, mais elle est si fatiguée. Elle ne dira rien… Peut être demain ?

1 Comment

  1. Un récit, une histoire de vie, malheureusement trop courante. Rien n’est simple. Tu racontes avec beaucoup de sensibilité avec, à la fin, ce non partage avec ses enfants, comme si cela devait demeurer tabou. Comme si elle ne voulait pas déranger la vie de ceux qui ont presque tout…
    A bientôt, Cécile ! Au plaisir de te lire 🙂
    Biz de Dom

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