La page 102

Sa lecture s’est arrêtée page 102, elle se revoit mettre en place le marque page, une fleur fanée, souvenir d’un amour enfui, collée sur un rectangle de carton. Elle ne se rappelle plus ni de quoi parlait ce livre, ni même son titre. Etait-il question d’un colibri ?

Quand elle y songe, que cette page 102 s’impose, paroi opaque couverte de signes indistincts, mur entre hier et aujourd’hui, dans sa mémoire enfiévrée, volette un colibri.

Elle y songe, seule, dans cette chambre impersonnelle comme une chambre d’hôtel, désormais la sienne, elle, prisonnière d’un éternel voyage immobile. Elle y songe dans la salle à manger commune, dans le bruit des conversations décousues. Elle en rêve la nuit se tournant et se retournant dans son lit d’hôpital.

Le petit colibri volette sans fin dans cette pièce sombre et sans issue qu’est devenu son esprit.

Le matin, à l’aide soignante venue la lever, elle dit : « Ouvrez donc la fenêtre, ne voyez vous pas le petit colibri ? »

Son univers brutalement rétréci, s’accommode d’une saveur nouvelle, comme ces céréales sucrées goûtées lors d’un petit déjeuner gourmand, dont à ses proches elle réclame ensuite sans fin les petites boites bleues ornées d’un tigre.

Hormis ces lueurs d’intérêt, elle reste le plus souvent immobile dans son fauteuil ou sur sa chaise, un léger sourire errant sur les lèvres de ce doux visage affaissé.

Autour d’elle, la vie va comme elle va en ces lieux.

En face, deux résidentes parlent avec animation de leur mort prochaine, se font des politesses « après vous » « non après vous, très chère », l’une d’elle conclut ces interrogations eschatologiques d’un  » On nous transformera en saucisse et puis voilà » l’autre opine vigoureusement du chef avant de se lancer dans une interprétation aussi enjouée qu’éraillée des roses blanches.

A coté, deux petites sœurs copies conformes, petits visages perdus d’âge canonique sous une frange blanches se crêpent le chignon, une soignante se précipite pour les raisonner et à quelques tables de là une grosse dame en fauteuil résume ainsi leur situation à l’adresse de son voisin mais assez fort pour que toute la salle en profite« bah c’est pas compliqué y’en a une elle a pas toute sa tête, quant à l’autre elle a sa tête mais elle est pas bien finie »

De cette animation, Juliette ne voit rien, les yeux perdus dans le vague à attendre le passage de l’infirmière, puis l’arrivée de la soupe ou de l’entrée.

Elle ne se rappelle plus de ses enfants, en a-t-elle trois ou quatre ? elle ne sait plus vraiment, de même les prénoms se mélangent dans sa tête. Pour ne pas faire d’impairs, elle les appelle tous mon biquet quand ils viennent la voir. Elle fait de même avec ces jeunes gens vêtus et coiffés de manière surprenante qu’on lui présente comme ses petits-enfants. « Comment ça va mon biquet ? » leur demande-t-elle avec son doux sourire. Elle retombe ensuite dans sa stupeur.

Quelques images de son passé,télescopant les années, passent parfois les brumes épaisses qui l’entourent depuis son AVC . A son fils qui lui parlait de leur père, son mari, elle a rétorqué, avec un rire confus de petite fille « Ah Simon, oui, j’avais le béguin pour lui dans le temps » puis revenant à sa préoccupation « Tu l’as pas vu toi le petit colibri ? »

4 Comments

    1. Coucou ZéaDom😉 en fait c’est rare ds mon blog(il n’y en a qu’une autre je crois!) j’avoue la photo n’est pas de moi..sinon pour le texte c’est un mixe je devais écrire un texte pour un atelier qui a lieu demain avec les mots « page 102″et/ou colibri. Les conversations humoristiques sont du vécu de l’ehpad de ma belle mère Juliette est inventée mais son prénom est celui d’une des vieilles dames de cet EHPAD celle qui dit « bah on nous transformera en saucisse » une adorable petite de 96 printemps un peu à l’ouest mais un brin philosophe et très drôle. Quant au colibri, pure invention mais mon père a eu une période de délire où il voyait des chiens perchés ds les arbres (inutile de te dire que ds sa chambre d’hôpital il n’y avait ni chien ni arbre !), Enfin le « j’ai eu le Bégin pour lui ds le temps » c’est mon arrière GM qui selon l’histoire familiale a dit ça de son mari avec lequel elle avait vécu plus de 50 ans..voilà tu sais tout bisous bonne nuit😉

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      1. En tout cas c’est très réussi et réaliste 🙂
        Le côté « on nous transformera en saucisse », ça fait très « Soleil Vert » (si tu as vu le film).
        Moi, mon grand-père lorsqu’il était hospitalisé peu avant son décès, nous disait « je n’étais pas là quand vous êtes venus me rendre visite parce que j’étais aux champignons (son dada) » et il nous désignait le tableau-poster en face de son lit, qui représentait un sous-bois. Ça m’a bien plu que son esprit s’échappe de sa réalité, déjà en route pour une autre dimension…

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  1. C’est un texte très touchant, avec néanmoins un peu d’humour. Une réalité décrite avec délicatesse. J’aime beaucoup. Portrait de ces lieux où les souvenirs survolent les corps, lourdement accrochés à la vie qui souvent n’est plus la bienvenue.
    Vécu (par des proches) ou inspiration ?
    Belle soirée à toi Cécile.

    Aimé par 1 personne

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