Pierre 1 : Triptyque cauchemardesque

1. Un gant oublié

Pierre marchait d’un bon pas, en retard comme il l’était toujours pour aller prendre son RER . Il escaladait à la volée la série de marches qui mène au parvis quand une tâche sombre attira son regard. Là sur l’avant dernière marche gisait, seul et triste petit tas de dentelle noire, un gant ! Intrigué, il se baissa, empocha le gant et prit son train.

La journée était déjà bien avancée et il s’apprêtait à faire le trajet dans l’autre sens, il marchait d’un bon pas vers la gare afin de prendre le train qui le ramènerait chez lui quand il fourra sa main dans sa poche pour y prendre son portefeuille.

Là sa main entra en contact avec le tissu soyeux, la dentelle du petit gant noir.

Se rappelant alors sa trouvaille du matin, il le sortit de sa poche, l’examina plus attentivement, le huma même, vague parfum peut être ? rien de reconnaissable! Tiens un G brodé sur le revers ?… A qui pouvait bien appartenir ce gant ? Comment avait il échoué, là, sur cette marche ?

Fatigué de sa journée, Pierre s’assoupit. Gentiment bercé par le roulis du train, il rêva : assise en face de lui, une jeune femme lui tendait ses bras blancs, ses mains, l’une gantée et l’autre non.« mon gant, rendez-moi mon gant » suppliait- elle éplorée, et le long de ses joues livides, roulaient des larmes, des larmes de sang.

Il se réveilla en sursaut pour ne trouver devant lui que la banquette de molesquine vide. Le cœur battant à 100 à l’heure, la bouche sèche, il prit plusieurs lentes respirations mais le malaise suscité par son rêve ne passait pas.

Tournant son regard vers la vitre que la nuit avait envahi, il ne distinguait du dehors que des ombres diffuses, vaguement menaçantes, disparues aussitôt qu’apparues, tandis que le bruit des roues sur les rails, lui paraissait prendre une ampleur anormale, jusqu’à lui vriller les oreilles.

Le train cependant ralentit, abordant une large courbe avant son terminus et la gare de Pierre. La fenêtre au milieu du wagon était ouverte, il alla s’y accouder, respirant à grandes goulées l’air soudain rafraîchi et observa avec soulagement les lumières de la ville se rapprocher.

Dernière ligne droite avant l’arrêt, avant la gare, avant sa voiture et son petit nid douillet.

Il allait quitter son poste d’observation pour récupérer ses affaires à sa place quand tout à coup il la vit…C’était elle là, étendue le long de la voie, son corps tourné vers le train.

Les yeux ouverts sur la nuit, elle tendait livide, ses bras blancs vers lui, elle avait une main gantée et l’autre non….

Quand Pierre se réveille encore pour aller boire, il peine à se débarrasser du rêve, fâcheusement reccurent, il s’attendrait presque à trouver dans sa poche le petit gant..

« 3h du mat il faut que je me rendorme, je travaille moi demain !  »

2. Où il est question de passagers de la nuit, de la chambre du fils, d’une femme…
Les passagers de la nuit étaient tous bien installés dans leur wagon couchette. Pierre a éteint la petite veilleuse au dessus de son lit et baillé, la journée avait été longue il n’allait pas faire long feu. Riche idée que ce train de nuit pour aller à Berlin.

Berlin… il se rappelle avoir erré sans fin dans ses ruines autrefois, c’était la guerre ; autour de lui les gens fuyaient, l’exortaient à rejoindre les abris. Mais lui ne les écoutait pas il cherchait sa femme, sa Greta, disparue depuis le dernier bombardement.

Fou de douleur, il s’est rendu encore une fois dans leur maison bombardée, escaladant les moellons, les marches, au risque de sa vie, pour se rendre à l’étage.

Là, il est entré, une fois encore, dans la chambre du fils, leur fils, enfin, celui qu’ils auraient dû avoir, celui qu’ils attendaient.

Ils ou plutôt elle et son petit ventre rebondi sous sa tunique blanche.

La chambre donnait directement sur le ciel d’une nuit éclaboussée de brèves lueurs, sifflement des bombes en fond sonore, la maison était privée de toit et sa charpente mise à nue béait comme une denture approximative.

Le petit lit curieusement était intact, nacelle de bois clair agrémentée de tentures bleu pastel, intact aussi le gros nounours qui posé sur la couverture en patchwork attendait le bébé.

Il regardait Pierre de ses yeux en boutons.

Celui-ci, pris d’une soudaine frayeur, s’est enfui, dévalant quatre à quatre les marches de cet escalier à moitié démoli.

Atterri en bas, il ne sut comment, sans s’être rompu le cou, il vit alors qu’un des gants de Greta gisait dans le couloir et remarqua qu’un faible jour passait par la porte entrouverte de la cave.

Intrigué, Pierre a descendu l’escalier, c’est là qu’il l’a vue, c’était elle hélas, étendue le long du mur, son corps tourné vers l’escalier, les yeux ouverts, elle tendait livide ses bras blancs vers lui, elle avait une main gantée et l’autre non. C’est alors qu’il a senti sur sa tempe le canon froids d’un pistolet. A l’autre bout du bras qui le tendait : une vareuse militaire, l’homme lui dit « tellement désolé Mein herr, vous le saviez pourtant que c’était la femme à abattre !! »

Pierre s’est réveillé en sursaut, le cœur battant : quel drôle de rêve se dit il rallumant sa veilleuse, je ne suis pourtant jamais encore allé à Berlin !! A côté de lui Léa grogne c’ est tôt rendors-toi » et Pierre obéissant ferme les yeux…

3. Une réussite fatale
Elle faisait sans fin des réussites, attablée jour après jour à cette table de sa petite cuisine, au milieu des reliefs de son petit déjeuner : seul repas qu’elle prenait encore.

Clope au bec, elle alignait des cartes et des cartes de son vieux jeu tout corné se répétant sans fin cette rengaine dans sa tête : Rodrigue as-tu du cœur non j’ai du trèfle et si tu me le piques je te fous sur le carreau.

Ça la faisait rire toute seule dans sa petite cuisine sombre et quiconque qui l’eut vue ainsi, l’eut prise pour une folle, mais il n’y avait personne.

Elle n’avait plus que, comme seule compagnie, les trains qui passaient en contrebas de son immeuble et dont elle connaissait tous les horaires.

Elle avait une sympathie particulière pour le Paris Berlin, celui de 22h45.

Elle avait les cheveux en bataille tout autant que ses cartes qu’elle mêlait rageusement quand la réussite tournait court.

Elle rajustait alors sa vieille robe de chambre élimée, rechaussait ses pantoufles éculées, allait se servir un petit remontant : calva, marc…toute la cave y passait.

Parfois, elle commençait à s’habiller pour sortir mais elle n’avait pas fini que l’ivresse l’assommait là sur son carrelage crasseux.

Un jour inquiet de ne plus la voir son concierge a frappé « Madame Greta ça va ? Madame Greta vous êtes là ? »

Comme il n’obtenait pas de réponse, il est entré, il a crié : la vieille était couchée là par terre, tournée vers la porte, dans ce visage livide les yeux ouverts le regardaient sans le voir. Ses bras blancs étaient tendus vers lui, elle avait une main gantée, et l’autre non.

Tournant les talons il s’est enfui dévalant les marches quatre à quatre…

C’est alors qu’il sent une main le secouer « Pierre, Pierre, réveille toi voyons tu fais encore un cauchemar ! »

Il ouvre les yeux et voit…

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