Pierre 2 : Un petit gant de dentelle noire…

…En se réveillant,  Pierre vit le visage, quelque peu excédé,  de Léa : « mon chéri il faut vraiment que tu arrives à te débarrasser de ces rêves !! »

Pierre était bien d’accord avec elle, ces cauchemars revenaient de plus en plus souvent et les empêchaient tous deux de dormir. 

Car  Pierre ne comprenait pas ces rêves récurrents, apparus vers ses 25 ans, qui commençaient en général par la découverte d’un gant noir et qui toujours se terminaient par la même image poignante : une femme tend ses bras vers lui, elle est morte, une de ses mains est gantée…

Jusqu’à ce dernier rêve : cette femme morte dans son logement ! Celui-ci, Pierre se  l’expliquait aisément il est concierge- pardon -gardien d’immeuble et s’inquiète pour sa locataire du 6eme étage  une vieille dame un peu marginale et portée sur la boisson ..Mais pourquoi dans ce rêve l’appelle-t-il madame Greta? Elle s’appelle Léna Horowitz ! Rien a voir donc !

Il avait beau, depuis ses 25 ans, écumer les cabinets de psy en tout genre : personne n’avait réussi à le débarrasser de ces rêves !

On a passé au crible sa vie : son père absent, le traumatisme de la disparition de sa mère quand il avait sept ans, les fausses couches de Léa, ses échecs et même ses réussites. Il a dù raconter un nombre incalculable de fois ses rêves : le gant sur les marches, le train, la femme ou la maison en ruine,la chambre d’enfant, le gant la femme …

Rien n’y faisait.

Pierre repense à cette vaine quête et se rappelle ce que lui a dit le dernier psy sur la liste et qu’il avait balayé d’un revers de main comme une bonne plaisanterie. Il lui avait dit : : « Le gant : la clé c’est le gant : trouvez- le et tout ira bien !! »

Pierre en reparle le matin suivant à Léa qui doucement lui rétorque : » Pourquoi ne pas le tenter ? « A bien y réfléchir l’idée n’était pas sotte », Pierre se mit donc à chercher le gant, ce petit gant de dentelle noire avec un G sur son revers.

C’est lors d’une visite à ses grand parents qu’il a finalement trouvé.

Il avait auparavant écumé tous les greniers caves et dépendances, toutes les pots, vieilles soupières et autres contenants d’objets dépareillés, oubliés par des générations, dans toutes les maisons de famille fréquentées par lui depuis sa plus tendre enfance.

La trouvaille s’est faite par hasard, c’est son grand père qui cherchant des biscuits, a ouvert un vieux garde manger dont on ne se servait plus depuis belle lurette.

« Tiens Pierre lui a dit le vieil homme je connais cette boîte à biscuits ! C’est là que tu rangeais tes trésors quand tu étais petit. »

Pierre s’empara de la boîte avec émotion,elle était un peu rouillée, sur son couvercle on devinait encore quelques silhouettes d’un tableau impressionniste. C’était une boite de biscuits de la mère Michel, dedans s’empilaient quelques petits soldats de plomb mélangés à des images découpées dans des magazines. Lorsqu’il l’eut vidée sur la table de cuisine, tout au fond.. Pierre vit un petit tas de dentelles tout en chiffon : c’était le petit gant noir.

Le gant qui hantait ses rêves était là au fond de cette boîte ! Il se retourna, le gant toujours à la main, et vit son grand père le regarder, les yeux exorbités, le visage comme vidé de tout son sang. « Pierre où avais-tu trouvé ce gant ? Qu’est-ce qu’il fait au fond de cette boîte ? « 

« C’est que je n’en sais rien mon grand papa répondit Pierre J’ai dû le trouver dans une armoire et trouver ça joli quand j’étais petit, mais toi, que sais-tu à propos de ce gant ?’

Le grand père s’assit lentement, dit à Pierre : « sers moi un café veux tu ? Ou plutôt un cognac oui c’est ça un cognac et sers-t-en un aussi mon grand tu vas en avoir besoin. »

Pierre s’exécuta, les mains tremblantes et s’ assit lui aussi : le grand père avait fermé les yeux ..

« J’avais 25 ans » lui dit il…

Ernest a 25 ans, et vit dans la région parisienne, du côté de Drancy,  avec sa jeune femme et le petit garçon venu agrandir leur famille, autour de lui c’est la guerre. Cheminot de son métier, il a été réquisitionné pour participer « à l’effort de guerre » comme ils disent. Lui,son boulot, c’est de conduire des trains de voyageurs seulement des voyageurs y-en a plus guère » tu vas lui dit-on conduire des trains à bestiaux.. » A partir de 1941 ses trains ne transportent plus de bestiaux, ils transportent des gens..

« Tu comprends dit il à Pierre j’étais horrifié bien sûr de devoir emmener ces gens entassés dans ces wagons sans air, sans eau ni nourriture, mais qu’y pouvais je ?  C’était la guerre et moi j avais une famille à nourrir déjà, je n’avais pas le choix. Crois moi »dit il encore, et des larmes dans les yeux,  Pierre le regarde sans mot dire, le ventre brassé..

Ça commence à murmurer dans la tête d’Ernest et de ses camarades: tous ces gens avec leurs petites valises en carton où les emmène-t- on? Les miliciens qui les amènent à la gare, les policiers  qui accompagnent les convois leur disent quand l’un d’eux ose les interroger » ils vont dans des camps d’internement  .. »

« D’autres parlaient de camps de concentration,dit il à Pierre j’ai même entendu l’un d’eux une fois, ce devait être autour de l’hiver 41 parler en chuchotant de « solution finale »

Ernest a de plus en plus de mal à se rendre à son travail, les bruits des bottes allemandes qui résonnent sur le pavé  et dans le vaste hall de gare, l’insupportent.

Il ne les regarde pas les nazis,  il sait qu’on verrait la haine dans son regard, il a peur pour lui, pour sa famille, il baisse la tête. 

Quand il s’installe à son poste de conduite, il ferme les yeux le temps que le train se remplisse. Il aimerait aussi pouvoir fermer ses oreilles pour ne pas entendre les « schnell schnell » des allemands qui supervisent le bon remplissage du train.

Il ne peut s’empêcher de constater qu’au fur et à mesure des mois sa « cargaison » change, elle se féminise et même à partir de juillet 1942 s’infantilise.

Ces jeunes gens qui ont à peine 16 ans, ces femmes, ces vieillards a-t-il dit à ses camarades croyez vous vraiment qu’on les emmène travailler en Allemagne ? Chut lui  dit son chef tais-toi tu vas nous attirer des ennuis..

Et puis viennent ces jours terribles autour de la mi-juillet de cette année 42, Ernest a entendu parler de la rafle, tous ces juifs emmenés au Vel’d’hiv . Plusieurs milliers lui souffle un ami cheminot.

Quand Ernest arrive à son poste, ce matin d’août, une scène indescriptible l’accueille : des centaines de personnes massées en troupeau sur le quai de la gare : hommes,femmes, enfants, et même, dans les bras des femmes, des bébés, partout ça pleure, ça crie et dominant tout ce brouhaha : les gueulantes des gendarmes et des nazis, qui en allemand, qui en français.

Le train part… Ernest les yeux brouillés de larmes ne voit pas devant lui. Jusqu’au départ, il a envisagé de désobéir, de refuser de partir « et alors lui a dit d’un ton bourru son mécanicien si c’est pas nous c’en sera d’autres !! « 

Mais la question obsédante cisaille l’esprit d’Ernest : « Où vont tous ces gens quand ils descendent du train ? »

« Ton rôle » lui dit le mécanicien c’était quoi déjà son prénom ? « Peu importe Grand père lui dit Pierre continue !! » « Ah oui – se rappelle Ernest- Jacques il s’appelait Jacques ! »

Jacques lui dit » ton rôle, c’est de les amener à la frontière allemande, après ce n’est pas notre affaire !! »

Ernest a craqué  : dans cette grande ligne droite au milieu des champs, il a serré le frein. Le train s’arrête dans un long grincement. Des cris retentissent. Ernest qui a sauté à bas de sa locomotive, plonge dans son ombre. Il entend Jacques crier : » Mais reviens !! Tu es fou, tu vas te faire tirer comme un lapin !! Sur le ballast, l’herbe n’a pas été coupé et Ernest disparait dans ces hautes herbes.

Les policiers qui accompagnent le convoi sont sortis des wagons l’un d’eux se dirige vers la locomotive : Ernest entend Jacques prétexter une panne et fourrager dans sa chaudière. il roule sous son train, se redresse précautionneusement de l’autre côté… C’est alors qu’il la voit :

« Comme elle était belle dit-il à Pierre elle était brune les cheveux bouclés, sa tunique blanche était sale » elle avait échappé à la surveillance des policiers, il n’a jamais su comment, elle avait sans doute sauté de la portière profitant d’un moment d’inattention, s’était comme lui roulée sous le train dans l’espoir de s’échapper dans les blés de l’autre coté.

Le voyant, la jeune femme se précipite vers lui ; trébuche, se rattrape de justesse, elle tient quelque chose de volumineux serré contre elle qu’elle lui fourre dans les bras « Tenez, prenez la, je vous en prie, je vous en supplie, sauvez là ! » Interloqué il prend le paquet,  » Mon dieu dit-il mais c’est un enfant  !! » elle va pour partir « dites moi au moins comment vous vous appelez !!  « Gréta je m’appelle Gréta » lui souffle-t elle, il lui prend la main, elle  se détourne dans un mouvement preste  ne lui laissant que son gant: –celui ci s’est interrompu le grand père le désignant du doigt- Elle court le long de la voie, impuissant il la regarde partir cheveux au vent et n’est pas étonné d’entendre une fusillade, de la voir tournoyant sur elle même et tomber la main gantée sur le cœur, l’autre main comme tendue vers lui.

Il replonge alors dans l’obscurité de la locomotive. des larmes roulent épaisses sur ses joues, l’enfant curieusement amorphe pèse lourd et chaud contre sa propre poitrine.

Les policiers sont remontés dans le train. Jacques leur a dit « Pas de panique, j’en ai pour une minute, c’est juste la chaudière qui s’est encrassée ». « Ernest murmure-t-il qu’est-ce que tu fous nom de Dieu ?? » . Il n’a rien vu de la scène lui, juste entendu les cris des policiers  puis  la fusillade..

La tête d’Ernest apparait alors au bord de la portière, sa tête et puis ses bras tendus et au bout de ses bras : un petit enfant !! « Mais qu’est-ce que.. commence Jacques « Prend le » le coupe Ernest « Prends le!! » et après avoir vérifié que le long du train, aucune tête ne se montre, Ernest déplie son corps et remonte rapidement à bord.

« L’enfant? »  demanda Pierre ?

« L’enfant avait environ 1 an mais il n’était pas plus grand qu’un bébé de 7 ou 8 mois » répond son grand père: « il a heureusement survécu à ce voyage, nous l’avons caché Jacques et moi, dans un compartiment fermé à clé, et nous avons tremblé à chaque arrêt du train. Heureusement les policiers ne montaient jamais dans notre locomotive, bien sûr nous n’avions pas de lait, nous avons partagé nos maigres pitances aveclui, nous écrasions du pain dans un peu d’eau. Jacques avait fabriqué une sorte de tétine avec un morceau de caoutchouc. Je lui ai confectionné une poupée avec un morceau de tissu.  Il ne parlait pas, ne pleurait pas, c’était impressionnant comme il était sage, on aurait dit qu’il savait. » 

Ernest regarda Pierre qui lui en revanche pleurait, sa tête entre les mains, et lui resservit un cognac  » bois mon grand » avant de conclure son récit

« Ce fut mon dernier voyage. Je l’ai ramené à la maison…Cet enfant, Pierre, était une petite fille »  dit Ernest en regardant son petit fils, « Nous l’avons appelée Emma !… »

« Emma?? mais  Maman, Maman aussi s’appelait…? » cria Pierre. « Oui mon grand confirma son grand père cette enfant, c’était ta mère… »             

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