UN MONDE ETRANGE ( republié)

Il s’était créé un monde étrange au gré de ses hallucinations : un monde où le soleil gisait à terre, prisonnier d’une pièce d’eau, une pièce d’eau dont la forme évoquait irrésistiblement celle d’un téléviseur. Des serpents géants venus d’arbres phalliques, dressés hauts vers un ciel inexistant, venaient se mirer dans la pièce d’eau et dardaient leur tête cruelle vers lui, le toisaient de leur regard venimeux. Dans un chuintement hideux, ils allaient ensuite se perdre dans les frondaisons.

Ces hallucinations le visitaient surtout la nuit, lors de ses insomnies, ces démons de l’obscurité le tourmentaient sans répit.

Il se réfugiait alors dans des rêves éveillés ou sa masure, perdue dans la cité, devenait palais. Un palais immense et gai, aux couleurs acidulées des bonbons Haribo de son enfance. Cette vision le calmait et les serpents lui laissaient un peu de répit.

Dans le quartier, les adultes le craignaient un peu, ses divagations, sa redingote déchirée, son regard injecté inquiétaient. Par moment un sifflement continu s’échappait de sa bouche et une légère claudication l’affectait, souvenir d’une mauvaise chute quelques années auparavant.

Il n’était pourtant pas méchant, juste un peu fou et très solitaire et très malheureux.

Certains se rappellent l’avoir vu sourire parfois, et même rire, mais la plupart du temps quand il n’errait pas sans but, il restait là, prostré, le dos à sa maison et le regard dans le vague.

Le plus souvent , on l’appelait l’Hercule, il était très fort et donnait volontiers la main aux travaux de force, pour peu qu’on le sollicite.

On l’appelait également Le Pierrot, car dans ce visage massif aux paupières tombantes, la bouche épaisse, souvent, s’abaissait aux commissures évoquant la figure enfarinée de ce personnage de cirque.

En fait nul ne savait son nom, lui même le savait il ? Personne non plus ne se rappelait l’avoir vu arriver, c’est comme s’il avait toujours été là.

Seuls les enfants lui parlaient vraiment et seuls aux enfants il parlait vraiment.

Il leur tenait de longs discours embrouillés où il était question de soleil englouti, de serpents fantastiques et d’arbres gigantesques.

Dans ces conversations, l’Hercule leur parlait aussi des oiseaux, des merveilleux oiseaux qui passaient en pépiant dans le ciel, et les enfants le regardaient perplexes.

« Raconte encore l’Hercule, suppliaient-ils. Comment c’était le ciel ? et les nuits de pleine lune ? Imite encore le chant des oiseaux ! »

Assis par terre sur le béton de la place centrale, tous levaient la tête vers le plafond de verre enserrant la ville, essayaient d’imaginer la pureté des étoiles, et sur leur visage, la caresse d’un air, à jamais disparu de leur univers sensible. .

L’Hercule parle et tous l ‘écoutent émerveillés, dans leur regard et sur leur bouche, les questions se bousculent. « Et l’océan ? comment c’était l’océan et tu nous as parlé des serpents, des oiseaux ? Parle nous encore des autres animaux ? »

Bientôt la sirène du repas collectif retentira, alors les enfants laisseront le vieil Hercule à ses évocations nostalgiques, ils se presseront le long des longs longs couloirs bétonnés de leur ville sous verre, rejoindre leurs parents et se nourrir des bouillies d’algues vitaminées et des viandes chimiques fabriqués par les usine de leur ville. Eux les enfants des survivants du cataclysme.

(2003)

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