Assise seule sur un banc

J’étais assis seule sur un banc public, vraiment je ne sais pas ce qui s’est passé, je ne sais pas, où suis-je ?

J’avais atterri là je ne sais comment après toute une journée passée à marcher dans Paris.

J’avais mal aux pieds, j’étais épuisée, épuisée d’avoir marché ainsi sans but, épuisée de trop de jours, de semaines, de mois, à marcher sans but et sans autre préoccupation que celle-ci mais celle-ci lancinante dans ma tête : « où vais-je dormir ce soir ? »

Pour manger, j’ai les files d’attentes du resto du coeur quand il est ouvert ou la soupe du secours populaire, je peux aussi compter sur les petits frères d’Emmaüs.

Quand il y a trop de monde, ou que tout est fermé, il y a encore les poubelles !

Vous n’imaginez pas tout ce que les gens peuvent jeter, l’autre jour tiens, un poulet presque entier…

Pour peu qu’on se contente d’un repas par jour, manger, non ce n’est pas un problème !! En tout cas plus un problème pour moi…

Dormir en revanche, c’est pardonnez moi l’expression, une autre paire de manche, ah ah ah…

J’ai testé plusieurs nuits le foyer, oui celui bien connu (enfin de nous les paumés) celui de la Seine Saint Denis…

Les dortoirs si crades avec leurs lits grinçants où les draps ne sont pas changés souvent, dans les couloirs: quelques coulures malodorantes là où des traîne misères ont vomi leur vinasse, et personne pour nettoyer…

La puanteur de cet endroit, petite des beaux quartiers, tu ne peux pas l’imaginer. Sans parler des bagarres qui éclatent au milieu de la nuit, des vols…

Mais qu’est-ce que je fais là encore sur ce banc? C’est même pas mon quartier, je vais encore me faire déloger par le gros balaise de la semaine dernière, celui qui contrôle cette partie du 9e.

Autrefois quand j’avais encore une famille, un toit, nous venions parfois ici, sur cette place même !

Place ? Place ?? Ah oui saint Georges ! Place saint Georges !! Çui là qu’a mis sa pâtée au dragon !!

Les petits faisaient un ou deux tours de manège dans ce grand manège, le manège 1900 là en face. Mais ça c’était avant ! Avant tu sais petite…?

Mais qu’est ce que j’ raconte ? A qui donc que j’ parle ? Est ce que j’ai parlé à voix haute ?

On m’a entendue penser qu’les gens me r’gardent en passant ?

Ah les bourgeois ! Les bourgeois je les hais ! Oui toi bourgeois ! pis toi bourgeoise !!  C’est bien un bourgeois qui m’a mise à la rue !

J’étais caissière dans le 13e, dans le casino de la rue Tolbiac,

Caissière,… va vivre caissière à Paris à pas 1000 boules par mois !

Avec des mômes en plus…

Caissière, même pas le droit de pisser quand j’en avais besoin, ne rien emmener surtout !!

C’qui s’jetait le soir t’as pas idée !!!

Tu m’ regardes pis tu t’ détournes hein ? !

J’te fais peur à gesticuler toute seule sur ce banc !!

Pis j’te dégoute ?? c’est çà qu’tu plisses le nez ?!!

Sur qu’j’dois pas sentir la rose ! Les bains douche étaient fermés cette semaine !

Six mois tu vois que j’suis à la rue ! La dégringolade ..foutue à la porte, les loyers impayés, la peur au ventre, la faim, pis les mioches placés…

Tout ça pour de la nourriture que j’avais emmenée chez moi, trois fois rien, quelques baguettes, un bout de pâté…

Maintenant la bouffe, c’est dans les poubelles que je vais la chercher…

Je suis tellement fatiguée, le soir vient, il fait froid tout à coup, je vais me remettre à marcher, je vais… Allez lève-toi !!

Le samu social va passer et tu vas encore devoir aller dans ce foyer, lève-toi j’te dis ; mais je suis si fatiguée… Je m’allonge deux minutes après j’y vais… après…j’y….vais…… après……j’y……

Qu’c’est qui se passe ? C’est le matin ? Il pleut ! Je ne sens pas la pluie…

Mais c’est moi là dessous sur ce banc ?

Qu’est-ce que je fais là ?

Et c’est qui ce mec en uniforme qui se penche sur moi ?

Cette lumière autour de moi ! Comme un bain tiède…

Maman ?

Maman c’est toi ? C’est bien toi ?

Mais tu es morte !

….

……

« L’hiver » titre un entrefilet dans le journal  » vient de faire sa première victime, une femme retrouvée morte ce matin sur un banc de la place saint Georges »

8 Comments

    1. Merci dom je me prépare psychologiquement à affronter le spectacle malheureux de la misère parisienne où je monte quelque jours. Dans la province que j’habite la misère est plus cachée un peu moins violente aussi peut être…

      Aimé par 1 personne

  1. C’est la tragédie de l’hiver qui revient chaque année, la tragédie de tous ces gens à la rue, de toutes ces vies brisées. Un beau texte qui prend aux tripes. L’humanité qui s’effrite mais il existe encore de jolies plumes pour continuer à faire vivre ceux qui meurent.
    Merci

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  2. Tu donnes un visage à quelqu’un qui pour pour l’immense majorité ne sera que quelques lignes perdues dans un journal. Petites morts anonymes dans un océan d’indifférence. Portrait d’une société à la dérive.
    C’est un très beau texte. 🍁

    Aimé par 1 personne

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