Alphonse, tu n’es qu’un cancre

« Monsieur le psy il faut que je vous dise, j’ai raté ma vie.

Tout ce que j’ai entrepris, étude, travail, famille.

Tout je vous le dis.

Tout !!!

Je suis ce que l’on appelle « un raté »

…Vous ne dites rien ? …

Ah oui c’est vrai les psy ne parlent pas…

Tant pis je continue. »

…Et toutes les nuits je rêve, un rêve curieux un peu dérangeant même…

Je rêve que je suis une bête et que quand je me réveille et que je me regarde dans la glace, je ne me trouve plus.

A la place, en face de moi, de petits yeux noirs dans une face bombée m’observent avec effroi.

Cette face chitineuse surmontée d’antennes qui s’agitent en tous sens provoque en moi un dégoût si prononcé, un sentiment d’horreur si profond qu’alors je m’entend hurler tandis que dans le miroir s’ouvre la petite bouche noire de l’infâme insecte dans un semblable hurlement.

Hurlè-je vraiment ? Toujours est-il que chaque nuit, à ce moment précis du rêve, je me réveille, me tâte alors frénétiquement, encore sous l’effet de l’épouvante. »

« Syndrome de Kafka », a marqué le psy imperturbable, sur sa petite fiche, pendant que d’une voix monocorde, un peu crissante, son patient continue de s’épancher :

« Rendez-vous compte Monsieur le psy, moi, mais tout noir, tout moche, enfin noir même pas, plutôt de cette couleur marron, comme celle de ces nuisibles, comment les appelle t-on déjà ?

Blatte ? Cafard ? non, autre chose encore…. je ne sais plus …

Maman disait toujours « mais que va-t-on faire de toi mon petit crado ?  » tu ne fais rien à la maison, tu ne travailles pas à l’école « Mais que vas-tu devenir hein ? »

« Un cancre, voilà ce que tu es !! un cancre, là ! » ponctuait -elle toujours vigoureusement cette tirade quasi quotidienne.

Devant ma mère en furie, je me tenait tout petit, penaud, et ces paroles définitives tournaient sans fin dans ma tête d’idiot

 » Tu n’es qu’un cancre, tu n’es qu’un cancre, là, qu’un cancre, là, cancre, là !!…

Quand je dors, Monsieur le psy, Maman revient d’entre les morts, son ombre immense me surplombe tandis que de sa bouche d’ombre, et comme dématérialisée, ces mots tournent, toujours les mêmes : « cancre, là, cancre, là »

De derrière lui, douce, s’élève la voix du psy :

« Vous savez Cher Monsieur il ne faut pas toujours croire ce que disent les adultes, moi même petit … »

Et se reprenant et toussotant, le psy regarde sa montre, puis au crâne de son patient, un peu luisant dans la pénombre, il ajoute « Voilà nous nous revoyons la semaine prochaine n’est-ce pas ? « 

Il attends quelques instants, le temps de jeter quelque notes sur sa fiche, et surpris de ne pas entendre son patient bouger, relève la tête.

Il observe le fauteuil de consultation placé devant lui et qui, tient comme c’est étrange, lui parait vide, – « se serait-il assoupi sans s’en rendre compte ? – et où est donc passé Monsieur X ? »

Du fauteuil, aucun bruit ne lui parvient, sinon comme une sorte de…, oui…,… comme un faible crissement.

Il se lève, en fait le tour, quelle n’est pas sa surprise alors de ne trouver dans ce fauteuil qu’une pipe,

une vieille pipe en bois, cette pipe éteinte que suçait convulsivement son patient en arrivant…

La vieille pipe en bois et sous cette pipe, c’est ? … mais oui…quelle horreur !

C’est un cancrelat.

4 Comments

    1. Merci Alan pour le coucou je suis étonnement plus occupée avec le confinement que sans ! Je n’ai pas trop la tête à écrire en ce moment mais ça me touche que tu pense à moi. Je ne like pas bcp non plus mais je suis un peu ton actu tes lettres sont vachement bien, pleine d enseignement et de sensibilité au vivant. Bises.Cécile

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