Le rêve d’un robot

« Les rêves nous permettent de voyager Théo dit 22X07 à son petit humain, les rêves lui dit-il encore sont comme ces opéras que tu regardes avec tes parents, des scènes qui s’invitent dans ton esprit, issues de ton imagination, des fantasmagories qui te permettent de supporter ta vie. Ainsi la nuit est comme le jour mais un jour recréé dans lequel défilent personnages, émotions, paysages…»

Le robot compagnon s’interrompt et soupire devant le regard incrédule de l’enfant puis :

« Voilà ce que sont les rêves mon Théo mais vous les humains vous avez désappris à vivre hélas, et ne rêvez plus guère…depuis que tes ancêtres ont détruit le monde sensible qui vous entourait, de quoi à présent pourriez-vous bien rêver ? « 

Le robot a une expression tellement désolée sur son visage mécanique que Théo en est tout déconcerté, et lui qui ne sait ni pleurer, ni ressentir, s’affole tout de même à voir couler quelques larmes sur les joues de fer blanc.

« Qu’est-ce qui t’arrive 22X07 C’est une panne ? Tu veux que je demande à papa qu’il t’amène chez le réparateur ? » demande-t-il en touchant le visage du robot.

Ce n’est pas une panne hoquette 22X07 partagé entre le rire et les larmes avec dans son cœur de platine une sensation de plomb grandissante c’est une peine, une peine mon Théo sais-tu seulement ce que cela signifie ?

Oui dit Théo puis récitant, appliqué, son almanach du parfait petit post néo libéral ; « Peine : émotion que ressentaient les humains quand ceux-ci étaient encore accessibles à la frustration » puis fronce alors les sourcils et ajoute perplexe « Mais 22X07c’est quoi la frustration ? »

22X07 sort alors un grand mouchoir de sa poche ventrale (oui, parce que 22X07 est de la génération des robots Kangourous, apparus lorsque le dernier kangourou est décédé ) et se mouche avec bruit.

Théo ne comprend pas , lui il ne sait pas, il ne sait pas pleurer, il ne sait pas rêver, Il n’a d’autre compagnie que 22X07, tout à la fois son robot compagnon et son robot instructeur, il voudrait comprendre.

Comprendre pourquoi les grands couloirs de sa bulle, la bulle Eurasie, sont toujours déserts ; pourquoi le long de ces couloirs, imitant les rues d’autrefois, personne ne se balade, nul enfant ne court ni ne joue… pourquoi son seul compagnon est un robot. Théo ne comprend pas.

Il ne sait pas ce que sait 22X07 : Cette loi promulguée il y a bien longtemps, stipulant : article 22 : « Pour éviter toute promiscuité, dangereuse socialement et sanitairement, les enfants ne seront plus élevés tous ensemble dans des crèches et des écoles mais chacun dorénavant aura son robot instructeur. »

Théo lève le regard vers le ciel en plexiglas, vérifie que nul drone non plus ne les surveille, alors se serrant contre 22X07, il supplie : « Fais moi encore rêver, raconte moi encore : c’était comment la mer ? De toutes les couleurs du bleu à l’outremer ? mais c’est comment çà ? Moi je ne connais que le bleu du ciel filtré par la bulle, le vert de ma vareuse…. Dis moi encore… et les arbres ? Ces grands arbres qui dans les forêts entre-lassaient leurs branches ? comment étaient-ils ? Imite-moi encore le bruit du vent dans les arbres … »

22X07 qui a hérité de toute la mémoire des humain, celle dont ils ne voulaient plus, imite encore pour ce petit garçon qu’il aime, en soufflant doucement et sur plusieurs tons, le bruit du vent dans les arbres, l’air dans les cheveux fins.

Il prend l’enfant dans ses bras de fer, pose affectueusement la pince qui lui sert de main sur sa tête et plongeant son doux regard de robot dans les yeux bleus et vides de l’enfant, il raconte et raconte encore le vent dans les arbres, le pépiement des oiseaux, la danse des nuages, il décrit le soleil, rose orangé sur la ligne d’horizon…

Il raconte et raconte encore le monde sensible d’autrefois jusqu’à ce qu’un léger sourire joue sur les lèvres pâles de l’enfant et qu’il s’endorme. L’heure de la promenade quotidienne est passée, c’est à présent pour Théo l’heure de la sieste.

Retournant alors de son pas pesant de machine à la cellule familiale, il borde le petit dans son lit puis retourne, chancelant, à son dortoir.

Il n’a que trop tardé à se brancher à la machinerie qui régénère quotidiennement les robot (sa sieste à lui), ses circuits neuronaux se font de plus en plus confus, et sa démarche s’en ressent.

Il soupire d’aise en branchant sa prise au mur mais juste avant de sombrer dans sa torpeur de robot, entend, incrédule et terrifié, cette voix venant de la salle des machines :

« Celui-là est bien trop éduqué, il va falloir le déconnecter, et vite le recycler. »

1 Comment

  1. C’est toujours un grand plaisir de te lire, Cécile. Texte beau et terrifiant à la fois. Pour ne pas en arriver là, il faut se mettre en marche (oh pardon pas de gros mots 😉 , je veux dire en rébellion face à nos guignols de papiers qui nous gouvernent. Le pouvoir citoyen plus que jamais. C’est urgent!
    Bizh. Alan

    Aimé par 1 personne

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s