Des arums dans son jardin

Il s’appelle ? Peu importe ! Très vite elle l’appelle Flo. Et l’aimer, faire l’amour avec lui, est comme nager en eau profonde, on ne sait jamais ce qui va surgir de ces flots. Elle apprend que si l’amour est amer, l’amour fou est lui d’une amertume infinie. Un naufrage permanent. Il apparaît quand tout lui paraît vain. Leurs rencontres sont rares et fugaces. Elle les savoure comme des moments d’éternité enchâssés dans son quotidien.

Du moins au début…

Cette éternité dérobée, le temps de quelques après midis printaniers, à une conjugalité qui lui importe mais qu’elle rêve de faire voler en éclats, ces moments sont délicieux autant que coupables et elle maigrit. L’expression « vivre d’amour et d’eau fraîche » prend alors tout son sens.

Leur première rencontre en 199.  : un stage d’écriture avec comme intervenant un poète dont tout ce qu’elle retient est qu’il porte un patronyme animalier. Elle est arrivée en retard au stage, perdue dans cette ville qu’elle ne connaît pas. Au repas, aimantée par son regard, elle une maladresse et renverse son verre de vin sur sa veste claire. Il ne se quittent plus des yeux ensuite. Il l’emmène le soir dans une librairie, acheter un livre de ce Renard qu’ils ont écouté pérorer ensemble… c’est à la sortie qu’il l’embrasse.

Leur histoire avec le temps se résume à un inventaire à la Prévert… Le pont de leur premier rendez-vous, une église, un village médiéval, un hôtel où ils ont pris chacun une chambre, un court séjour à la montagne où elle a eu le vertige, un trajet en voiture-jusqu ‘en Bretagne- un jour aller-retour- dans lequel elle a voulu mourir puisqu’il ne voulait plus d’elle.

Dans l’église ils se sont embrassés et de ce désir violent dans un lieu consacré sont nés des arums dans son jardin ;  les mêmes évasements blancs sur leurs tiges épaisses que ceux qu’entre deux baisers ils ont admiré ensemble ;  ceux dont, fermant les yeux, elle revoit le vase sur l’autel. Elle a cru au destin quand elle a vu poindre et se développer ces plantes qu’elle n’avait jamais vues auparavant ; qu’il lui avait tout juste appris à nommer. Elle aurait voulu revivre ce moment d’extase dans chaque église ensuite.

Un jour prochain ne resteront de lui, qu’à chaque saison toujours fidèles,  ces arums dans son jardin….

De lui elle se rappelle avec le temps un petit homme trapu, blond, regard clair autant que le teint, voix suave, légèrement plaintive, un peu précieux, odeur de musc et patchouli. Il rougit en la voyant.

Longtemps après la dernière rupture elle pense à lui avec un petit coup au cœur chaque fois que son chemin croise ce parfum.

Elle pense à lui chaque fois que reviennent les temps éphémères du mimosa, il a susurré un jour vouloir faire l’amour sur un lit de mimosas…

Quand il jouit, il dit « Ah  je vais m’évanouir ». Il jouit peu, elle, pas du tout. Leurs rencontres sont  intensément sensuelles, plus que sexuelles. Il évoque pour elle la caresse de la caresse.

Il habille leurs rencontres de mots précieux, vante sa fragrance, son odeur de buddleia, la nomme ma petite marte… Il a cette caresse qui n’appartient qu’à lui ce frôlement entre son cou et le haut de son épaule nue qui la fait  frissonner. Dont le souvenir même provoque cette moiteur étrange en son centre le plus intime.

Il lui dit qu’il ne doit pas la voir, il lui dit qu’il ne peut pas se passer d’elle.

Il veut qu’elle soit tout à lui, il dit qu’elle ne peut pas être à lui, qu’il préfère s’en aller, ne plus revenir.

Il dit qu’il ne quittera pas sa trop « vieille » (elle a 10 ans de plus que lui) femme. Ca ne se fait pas.

Il dit je ne suis pas digne de toi, il lui dit tu ne dois parler à personne d’autre que moi. il dit nous aurons des chevaux, des chats, une maison sous la neige.

Et il s’en va.

Exaltée, elle lui écrit des poèmes, des lettres. Il répond peu : quelques  lettres passionnées qu’elle n’a pas gardées.  La passion de leurs retrouvailles n’a d’égal que leur brièveté, chaque fois il rompt.

Une après midi elle s’endort au soleil, une buse crie au dessus d’elle. Elle fait un rêve confus, elle est avec lui  dans ce somme.  Avec  lui toute entière et dans son bain de soleil, son esprit tout entier dans la caresse de la caresse.  Dans le passé de son amant : une grand mère très aimée, italienne, qu’il a laissé mourir à ne savoir que faire. Au réveil elle demeure longtemps avec cette conviction dont elle sent pourtant toute l’absurdité. Sous la forme d’une buse, cette grand -mère lui a parlé.Elle n’a pas compris. Elle n’entend ni l’italien ni le langage volatile et criard des buses.

Un jour elle lui écrit qu’elle souffre de contempler le même ciel, les mêmes étoiles, et ne pas pouvoir le toucher, il répond qu’il est dans le sud où tous les villages s’appellent comme elle. Un jour il lui écrit qu’ils sont comme deux trains qui se croisent dans la nuit, que lui est dans le wagon de queue. Il se sent vieux bien qu ‘ils aient le même âge. Elle pense alors avec rage je suis amoureuse, j’ai tout plaqué, pour un has been.

Entre temps elle a foutu en l’air son vieux couple, ce vent de passion a tout balayé.

Elle prend un studio, l’amour y prend la figure du gigantesque échiquier que forme le carrelage au sol, un jour blanc, l’autre noir…

Quand il vient, il envoie un sms, toujours le même : le nom d’un village traversé sur sa route.

Un jour elle part pour quelques jours,une semaine peut-être, en voyage d’affaire, et volontairement laisse son portable à son studio. Elle voudrait l’oublier et flirte avec son jeune collègue. Un italien au regard doux.

Au retour l’attendent 73 appels en absence. Bien sur ils se revoient. Bien sur il rompt de nouveau.

Elle est tellement heureuse, elle est tellement malheureuse. Est-ce de  l’amour ?

Elle devient insomniaque et prend l’habitude de sortir la nuit, elle marche jusqu’à deux heures, seule, et à 6h assiste au lever du soleil.

Ou bien elle va parler à des tombes au cimetière, un mort, mort l’année de sa naissance se prénomme Auguste, Auguste Néant. L’association des deux lui parait un signe, encore un. Elle lui parle et rit de sa sottise.

Novembre, un voyage est programmé, ensemble ils iront vers le soleil, Au téléphone elle lui raconte une conversation qu’elle a eu avec deux hommes, quelque chose d’anodin.

A la gare elle l’attend en vain, prend le train seule. Se jure de ne plus jamais l’appeler, ne plus jamais écrire. Bien sur elle tient trois jours, une semaine peut-être. Dans son esprit les mots d’amour et Sur sa peau cette caresse absente creusent  leur sillon de détresse…

Un soir de décembre il lui envoie un paquet, elle croit à un cadeau :

Dans ce paquet : une énième lettre de rupture, c’est fou  ce qu’il a pu rompre et revenir tel un boomerang dans sa vie dévastée… une lettre et un sweat oublié dans sa voiture. « ton petit pull marin qui sent la mer » lui écrit-t-il.

C’est alors qu’elle s’inscrit sur Meetic.

12 Comments

  1. Enchanté de vous lire. Ces amours impossibles sont moralement épuisant. Vous l’avez très bien décrit avec une saine distance qui allège d’un pathos trop pesant s’il était trop présent.
    Bonne journée,
    Régis

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  2. Une histoire bellement écrite…aveu ou rêve, elle paraît bien réelle, à la fois merveilleuse et triste à l’image de l’amour humain: jamais complètement satisfait. (mais lui apparaît lâche…enfin c’est mon avis). Amitiés.

    Aimé par 1 personne

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