Emma 1

Faut il toujours croire ce que disent les grands le faut-il ?

Emma avait longtemps cru ce que lui disaient Ernest et Lucie, ils ne lui ont jamais caché qu’elle était une enfant adoptée, ils avaient fait une demande à l’assistance publique -on disait comme ça autrefois et pas la sauvegarde de l’enfance comme à présent.

Quand leur dossier avait été accepté et qu’Emma leur avait été attribuée ils étaient allés la voir deux ou trois fois à l’orphelinat avant de pouvoir l’emmener chez eux. Elle avait environ 2 ans.

Petite, et surtout à l’adolescence Emma a posé beaucoup de questions : Pourquoi adopter et ne pas faire d’autres enfants. A cette question Lucie a baissé les yeux, Ernest s’est mis un peu en colère. » Tu nous ennuies à la fin ! Si nous t’avons adoptée c’est que j’étais stérile et que ta maman voulait une petit fille, voilà pourquoi.  » Est-ce que l’amour que nous te portons ne te suffit pas »  lui a alors demandé Lucie avec cet air de profonde affliction qu’elle prenait souvent. » Si bien sur – lui a dit Emma, mais…  » et invariablement elle se taisait,  sa mère partait bouder dans sa chambre, son père lui passait une main autour des épaules, lui disait « allez allez ça va aller » puis reprenait son journal. 

Emma s’en voulait de  leur poser sans cesse ces questions, leur en voulait d’être aussi peu réceptifs à elle, ce sentiment obsédant, de plus en plus prégnant,  qu’on ne lui disait pas la vérité. Que ses parents savaient quelque chose qu’ils ne voulaient pas lui confier. Elle s’est souvent dit que c’était  de sa faute aurait-elle du leur raconter ? Mais plus le temps passait et moins elle osait. Elle  n’a jamais osé  inquiéter ses parents si gentils avec ses cauchemars récurrents .

Apparus vers 10 ans puis réactivés  à la puberté, ceux-ci la mettent en scène , elle ? ou est-ce quelqu’un d’autre ? Une femme brune, comme elle,   habillée tout en blanc qui court dans une brume lourde  qui semble s’opacifier à chaque foulée. Emma voit cette femme s’enfoncer dans la brume, sur ce qui lui semble être une route, un ruban noir, elle la voit et en même temps c’est elle Emma qui court ainsi, son cœur bat fort et même pourrait se rompre, et tout à coup c’est un claquement sec et puis  la chute, une longue chute sans fin, autour d’elle des bruits gutturaux comme des cris, une impression de macadam incrusté dans sa joue clôt le cauchemar et elle se retrouve haletante et pleurant à chaudes larmes, assise sur son lit, dans sa chambre de jeune fille.

Emma a voulu savoir, comme beaucoup d’enfants adoptés d’où elle venait, mais à l’assistance quand elle s’est présentée avec les quelques informations que lui avaient confiés ses parent. Tu t’appelais Emma, ta maman t’avait abandonnée pendant la guerre, et son acte d’adoption avec la date : 18 juillet 1943, date qui est également celle de son anniversaire. La secrétaire a compulsé quelques registres puis avec un air de profond regret lui a dit « Mademoiselle, hélas, pour l’orphelinat  que vous nous indiquez  le service d’état civil de la mairie de cette petite ville a brûlé tout de suite après guerre, un acte malveillant, un accident,  on n’a jamais su.. Les archives de l’orphelinat vous renseigneraient peut-être mais j’en doute, je n’ai pas d’autre renseignement sur votre dossier que ce qui est inscrit sur votre acte d’adoption, je suis désolée ».

Ernest et Lucie n’ont jamais voulu l’emmener dans cet orphelinat  à plusieurs heures de route de la région parisienne, elle n’a pas insisté. A ses parents elle offre un visage lisse, les cauchemars s’estompent peu à peu.

Au lycée Emma est une brillante élève mais jusqu’ici profitant de ses facilités, elle n’a pas eu à étudier de manière trop assidue. Sa première est une année de travail scolaire acharné, elle travaille le soir jusqu’à l’épuisement, elle a trouvé ainsi un moyen de faire taire ses démons, les cauchemars ne viennent plus hanter ses trop courtes nuits.

Un jour au lycée Emma ne peut plus respirer, elle aspire l’air qui ne parvient plus à ses poumons, l’angoisse, insoutenable la plie en deux, elle se met en chien de fusil par terre, autour d’elle des gens crient « appelez l’infirmière » devant ses yeux le mur de parpaing s’assombrit. 

Elle se réveille dans un lit d’hôpital.  Le médecin parle de crise d’angoisse, de spasmophilie, de burn-out . Emma est soignée mais quand elle rentre ses parents ne la reconnaissent plus ce n’est plus notre petite Emma déplorent-ils entre eux. Elle qui riait souvent ne rit plus, ne parle plus, autrefois si curieuse de tout semble à présent indifférente au monde qui l’entoure, elle passe des heures à tourner pensivement une boucle entre ses doigts… Au lycée elle  se met à rendre ses devoirs de plus en plus en retard puis plus du tout, elle maquille ses bulletins.

L’été le séjour auprès de ses grands parents puis le bord de mer au mois d août l’apaisent un peu mais  la rentrée  suivante ses cauchemars reprennent…

Un soir, Lucie et Ernest sont partis au restaurant, Emma n’a pas voulu les suivre, elle erre désœuvrée, dans l’appartement, entreprend d’inventorier le contenu d’une commode, tombe sur un album photos…

Un jour Lucie qui vient la réveiller, inquiète de ce qu’elle ne descende pas, trouve la chambre vide, une lettre sur l’oreiller, cette lettre, confuse, raconte les cauchemars qui s’étaient arrêtés, qui ont repris, dit » ne vous inquiétez pas je reviendrai… »