Si Rose lit…

Depuis toujours Rose a l’âme bleue qu’elle masque sous un large sourire. Si l’on te frappe à gauche, tend la joue droite, a dit sa mère. Et c est pour ça que Rose rit, dès lors qu’en son coeur elle crie. Elle rit aux larmes et s’enfuit.

Elle a trouvé en son âme un refuge, qu’on l’insulte ou que l’on se moque, Rose n’a cure. Loin bien loin, au plus profond, enfouie sous la face lisse d’un trop large sourire, Rose cultive en secret son âme bleue. Son âme d’eau, de rivières et de vagues.

Au dessus de ses joues si rouges, Son regard changeant, autant que les nuages sa famille lui dit souvent « Rose, quelle bonne mine tu as ! » Alors sans rien dire Rose sourit.

Les adultes la disent potelée, plus tard disent ils tu seras gironde, et les hommes te courtiseront. Plus tard se dit Rose…mais ce « plus tard » se perd pour elle dans un ailleurs improbable, une autre Rose, qui ne serait plus e!!e.

Quand Rose part, gorge serrée, il lui faut Rose des rêves plein les yeux, des mondes merveilleux, un livre toujours bien caché au fond du cartable…pour supporter sa vie d’écolière.

Grosse, c’est ainsi qu’on l’appelle, c’est le petit Éric qui a commencé, tous les matins à la guetter, dès le portail à l’embêter. « Tu es grosse! Rose la grosse, la grosse Rose, Rose grosse » il murmure et chantonne toujours la même litanie imbécile, jour après jour, en la suivant. Rose rit mais elle voudrait un trou de souris. « Rose grasse » entonne Éric et cette pimbêche de Clarissa qui renchérit « ah Rose quand elle rit, mais qu’elle horreur, tu as Rose le rire gras, comme tes cheveux tiens »

Grosse et grasse, elles ne l’appellent plus que comme ça… Ces petites rosses apprêtées des beaux quartiers…

Rose n’entend plus, n’ écoute plus ce qui se murmure, se sussure, ou se siffle derrière son dos, Rose les yeux baissés, ne voit plus les regards sournois, Elle ne voit plus non plus le tableau, ni la maîtresse qui s’ impatiente. En son fort lointain Elle goûte les pieds nus dans le sable, l’écume salée des embruns, elle n’ entend plus que le bruit du ressac…

Un demi sourire aux lèvres elle flotte dans cet univers bleu et laisse s écouler les heures. Le jeu est de partir très vite après la classe, courir pour ne pas se laisser rattraper. Courir et remonter de la rue d’Assas au boulevard, un regard en passant, à ce bon vieux maréchal Ney tout crotté sur son cheval. Courir et derrière la vieille porte cochère, reprendre son souffle. Ne pas laisser gagner les larmes amères. En bonne petite soldate recomposer un visage lisse.

Elle ne dira rien, ni sa mère, morose autant que tendre, si sa soeur, autoritaire, ne sauront. Rose ne veut inquiéter personne… Et surtout pas sa mère, autrefois si joyeuse, à présent si triste, depuis que le père est parti. Et puis, quoi, si ses comparses se moquent ! Est ce que ce n’ est pas de sa faute? Elle le sait Rose qu’elle mange trop… C est dans la vieille armoire vernie, sous les robes suspendues de sa mère que Rose va chercher les pépitos, les galettes, les biscuits gaufrés, qui apaiseront le vide abyssal, le gouffre…

Rose était petite, du père elle a tout oublié, Clémence du haut de ses 10 ans, elle en a 16 à présent, avait tout assumé. Elle revoit sa mère, trainer les yeux vides, en robe de chambre. Elle n a pas le droit de leur partager ses soucis si dérisoires pense Rose. Alors Rose mange, et rit. Quel bout en train notre Rose, disent les grand parents en visite. Et sa mère renchérit  » oui c est vrai Rose est toujours de bonne humeur. Un peu maladroite et c’est certain moins vive que sa soeur mais tellement gentille »

Ce qu’on ne dit pas devant les enfants !!

Rire et faire rire, à la maison Rose s’y emploie. C est son rôle. Nul ne sait qu’à l’école aussi Rose fait rire…à ses dépens…

Quand Rose ne rit pas elle lit, elle ne se livre pas mais dévore dans les livres les histoires d’autrui, n’importe qui pourvu que ce ne soit pas elle ! Elle lit de Josette pas de chance aux malheurs de Sophie, de Fanchon fadette et ses bessons à Nicolette prisonnière, libérée par son Aucassin…tous lui tiennent compagnie…et de ses lectures eclectiques Rose retient les mots, tous les mots. Bien qu’en secret Rose préfère les mots roses, ceux qui lui ressemblent. Ces mots qui consolent, quand elle a mal et que pèse son âme bleue. Son âme d’eau de vagues et de rivières. Elle en a toute une collection qu’elle garde dans un petit carnet, tout contre son coeur. C’ est son amulette, son gilet pare balles, son armure secrète. Ce petit carnet qui ne la quitte pas plus que le livre en cours, toujours ajouté aux cahiers du jour, les jours d’école dans le cartable.

Rose aimerait parfois avoir les codes, se sentir moins étrangère, étrangère à ce monde. Elle a parfois honte de cette pensée, quoi de commun entre elle et une migrante, comme celles dont sa mère, assistante sociale, raconte parfois les trajectoires heurtées ? Pourtant…elle se sent si souvent, seule et perdue, au milieu des jeux des autres. Elle se sent comme une étrangère de l’ intérieur. Comme si les autres parlaient une autre langue, elle en comprend les mots, la façon dont ceux-ci s’articulent pour former des phrases, le sens lui échappe. Du plus loin qu’elle se souvienne la complicité de ses camarades de classe, et notamment des filles, l’exclut. Elle a bien essayé pourtant mais parler cette langue lui était si peu naturelle que très vite on riait, on l’envoyait sur les roses…

A la fin de l année Clémence aura son bac, Clémence va s’en aller et cette pensée terrifie Rose. Bien qu’elle ne lui dise rien, Clémence rugueuse et chaleureuse c’est son cap, sa boussole, son modèle. Et accessoirement Clémence à la maison c est aussi un peu de rires et de complicité pour affronter la mélancolie maternelle.

Rose essaye de s’appliquer mais écouter la maîtresse c’ est entendre aussi derrière son dos les autres se moquer. Flux et reflux, l’onde l’entraine. Ses résultats sont en chute libre elle ne connait plus l’accord du participe, d’ailleurs elle ne participe plus, 2 et 2 ne font plus 4, même la maîtresse elle ne la « calcule » plus… Allons Rose s est énervé Madame Lemeu tu ne fais plus rien ces temps-ci tu ne fais que révasser il faut te ressaisir, j appelle ta maman sinon. Non madame je vous en prie pas maman je vais travailler davantage je vous promets.. »

Un jour d’avril Rose ne s’est plus levée, ni les cris et objurgations de sa soeur, ni la tendresse insistante de sa mère n’ont pu la persuader. Simplement la fatigue avait gagné. Une fatigue poisseuse et lourde avait tout envahi,des moindres recoins de son âme aux plus petits plis de son corps. Rose prise dans cette immense fatigue comme dans les rêts immondes d’une toile d’araignée, ne parvenait plus à donner le change. Elle ne pouvait plus, morose, rejoindre son univers bleu…ses précieux mots roses ne la tenaient plus debout.

Rose pleure, dort, pleure à nouveau. Rose ne mange plus de gâteaux, ne rit plus aux éclats. Le médecin évoque une dépression. La maîtresse consultée explique le désinvestissement de Rose pour sa scolarité, et rapportera maman voudrait que Rose revienne bien vite d’ailleurs elle manque à ses petits camarades…il faudra bien qu’elle retourne à l’ école…Rose explose de rire et elle rit aux larmes et pleure encore… Maman ne comprend plus rien. Clémence la prend dans ses bras. Rose il faut que tu nous parles. Alors Rose s’est confiée. Tous ces mots qui blessent, tous les jours Éric et ses méchancetés, les rires cruels et plus récemment les disparitions : ses crayons, puis toute sa trousse et l encre sur ses vêtements…elle se tait…pourquoi tu t’es tue Rose ? Pourquoi tu ne nous as pas raconté !

Rose est retournée à l’école, les deux meneurs ont été punis, exclus une semaine. Rose a la paix. Elle peut se remettre à travailler.

La maîtresse la garde au premier rang, la couve. Les autres enfants ne se moquent plus. En fait ils ne la regardent plus non plus. Rose est devenue transparente.

Clémence travaille beaucoup et pour elle c’est la dernière ligne droite. A la maison Rose se fait toute petite pour ne pas déranger.

Elle ne dit pas qu’à l’école, tout doucement. Sournoisement. Le harcèlement a repris. La maîtresse ne voit rien. Tout ce qui lui importe est que Rose travaille. Les autres aussi. Ça se passe en sourdine. Des chuchotement. Quand elle passe un peu près d’un groupe, comme un sifflement « grosssssssse… A la cantine Rose est toute seule. Personne ne veut s’asseoir à côté d’elle. Rose se concentre. Une idée une seule l’occupe. Dans trois semaine. Dans quinze jours dans dix jours… Elle compte les jours jusqu’aux vacances…

Clémence a eu son bac au premier tour et radieuse ne parle plus que de cette licence de psycho qu’elle va faire à Nanterre. L’école finit dans quelques jours. Rose, dit maman. On va partir quelques jours au bord de la mer ! J’ai loué du côté d’Argeles. Tu verras c’est beau là bas et toi qui aime tellement la mer !!

Au bord de l eau, le ressac est puissant. Rose s’immerge toute entière dans le bleu. Son corps replet, son âme d’eau, ses yeux de nuages. Ce serait si simple s’ est dit alors Rose. Faire la planche, s’endormir, partir au fil de l eau…baignée de soleil et de mer, caressée d’embruns, Rose a quitté les mots, ou sont-ce eux qui l’ont quittée.

Roooose a hurlé sa mère, je vous en prie a t elle sanglotté retrouvez moi mon bébé ma petite Rose !

C’est un nageur qui a sauvé la petite, il l’a ramenée, toute glacée. Sur la plage. Rose ne se rappelle plus ensuite. Elle s’est réveillée à l’ hôpital. Ne me refais plus jamais un coup pareil a dit maman en penchant sur elle ses yeux cernés de fatigue.

Rose a promis, l’été s’est écoulé entre les visites à ses grands parents, ses précieux livres. Clémence de plus en plus lointaine, aspirée par la préparation de sa vie estudiantine.

Rose retourne à l’ école et cette année elle est en cm2. Tu vas voir ma puce a dit maman d’un ton qu’elle a voulu joyeux cette année sera différente tu as grandi. Oui renchérit Clémence et si quelqu’un te fait du mal. Tu nous le dis. Plus de cachotteries hein ?

Rose est rentrée. Eric et Clarissa, ouf. ne sont plus dans sa classe…

Rose ne sait toujours pas quoi dire aux enfants de sa classe. Elle ne fait partie d’ aucun groupe. Quand elle s’approche pour parler, les regards se détournent, les gens s’éloignent ou lui tournent le dos.

Dans la cour Clarisse est devenue amie avec des filles de sa classe et dans le dos de Rose, les ricanements reprennent.

Rose de nouveau s’isole, un livre et son carnet sont son rempart contre la méchanceté.

Et puis un jour d’octobre, alors qu’elle bouquine au soleil. Une voix amicale la fait sursauter. Ça a l’ air sympa ton livre ça parle de quoi ? Bonjour tu es nouvelle ? Si tu n étais pas nouvelle tu saurais qu’on ne s’adresse pas à moi ! Je suis Rose la pestiférée !!

La fille, une petite blonde souriante et ronde. Oui tiens un peu comme Rose sourit franchement Rose ? c est rigolo moi je m’appelle Rosalie. Dans mon ancienne école on m’appelait la grosse!! Enfin c était avant que je fasse manger la poussière à ma tortionnaire en chef une certaine Maidonelly…après tout le monde l’ appelait « Mayonnaise »

Oh surprise Rosalie est dans la classe de Rose ! Celle ci rentre chez elle ce soir là le cœur en fête, sur le chemin Rose chantonne « j’ai une amie, une amie !! ». Elles ne se quittent plus. N’écoutent pas les chuchotements, les ricanements… Rosalie, comme Rose est toujours de bonne humeur mais Rosalie elle, a, de la repartie. Elle ne lâche rien Rosalie.

Et Rose rit toujours, mais ce n’ est plus ce rire pour cacher ses vagues à l’âme, les vagues de son âme de rivière, elle rit Rose de toute son âme, de toute son âme rose. Cette part cachée que le bonheur d’une amitié révèle.

7 Comments

  1. Ton histoire est super bien écrite et touchante. Je suis très sensible aux harcèlements. Je ferais un article là dessus je pense. Classique… Rose est moquée par des petits morveux (ses) qui ne font que répéter des codes malveillants. Ces moqueries répétées ne font que saper la confiance en soi et le fait de ne plus s’intéresser à son corps. Pourtant ce corps habite un cœur rose et une belle âme qui mérite de l’attention et du respect. Ça fait vraiment ch… tous ces codes qui pourrissent la vie des gens. Il n’y a que la santé physique et mentale qui sont importants. Chacun a le droit d’avoir SON physique. Il n’y a pas de norme. Chacun est différent et a ses propres qualités. Bisous à Rose et à Cécile.

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  2. La vie n’est pas rose pour celles et ceux qui n’ont pas le profil. Tu mets le doigt sur un point très important de l’éducation et des traumatismes de l’enfance plus courants que les adultes ne veulent le voir. Au delà, ton histoire est vachement bien écrite et me crée une émotion. Bisou Cécile à toi et à Rose.

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  3. Au bout du chemin une lumière, une rencontre, mais que de souffrances pour rose avant.. Et pensée émue et bouleversée à tous, toutes les, autres roses quiau quotidien supportent la mechancete gratuite, merci ma Cécile la vie heureusement met sur notre chemin de belles rencontres qui illuminent enfin l avenir et réconcilient avec soi même et le monde, je t embrasse fort

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  4. Il est si joli ce texte ❤️
    Et je crois qu’il parlera à pas mal de personnes…nous avons tous et toutes à un moment de notre vie souffert de cette sorte de rejet absurde et déstabilisant. Je t’embrasse,
    Isa

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