Pierre 3 : un secret de famille

« Dehors l’air frais lui remit les idées en place »… Pierre repousse son livre, décidément il n’a pas la tête à lire ..quelle drôle de formule quand même ! Pierre imagine l’air frais s’immisçant dans son cerveau pour y dénouer les inextricables nœuds que provoquent ses cogitations, chaque pensée à sa place,  rangée dans des petites boîtes, tiens, comme des boites à gâteaux, celles dont son grand-père fait collection.. grand-papa…

Depuis sa visite chez lui, depuis la découverte du gant, ce petit gant de dentelle noir qui hantait ses rêves et le récit que n’avait alors pu manquer de lui faire Ernest,  il s’interroge …

En tout cas il comprend son intérêt pour l’holocauste, qualifié de morbide par Léa. Ses études d histoire interrompues,  il n a jamais pu retourner à la fac après la mort de sa grand mère. C’ est là qu’il a trouvé cette place de concierge à l’ autre bout de Paris. Rue Caulaincourt. Dans le 20é…

« Juif il est…juif… »  Cette pensée tourne en lui, comme une abstraction, il ne connait rien de ces traditions. Lui a été élevé un quart catho, 3/4 athée. La religion, seule Lucie lui en parlait, un peu.

Il avait été au cathéchisme un an, pour suivre les copains surtout, plus que des enseignements du curé, il se souvient de la petite blonde au premier rang- comment s’appelait-elle déjà ? Nathalie ? Catherine ? Rosalie ? – avant qu’Ernest ne décrète : « ces bondieuseries ça suffit ! »

Il n’aurait pas dû aussi boire autant de cognac avec son grand-père enfin se corrige t- il celui qu’il a toujours pris pour son grand-père. Les révélations de celui-ci ne l’ ont pas tant surpris, obscurément c’est comme s’il savait déjà.

Oui, en écoutant Ernest,  il a eu cette impression de déjà vu que l’on a parfois, en l’occurrence de déjà entendu.

Il se souvient de l’article d’un biologiste qui écrivait que cette impression, assez courante,  n’a rien de paranormal, elle s’expliquerait par le temps que l’information met pour remonter par les influx nerveux jusqu’au cerveau.

Pierre secoue la tête, il se dit matérialiste mais ces temps -ci, cependant, il a de plus en plus de mal à croire que ce qui lui arrive n’est que le fruit du hasard.

En tout cas les explications d’Ernest mettent enfin des mots sur  ce malaise ressenti depuis tout-petit, cette impression de secret, elles expliquent surtout ces cauchemars récurrents depuis la disparition de sa mère. Cauchemars qui avaient disparu à l’adolescence mais reviennent depuis peu le tourmenter.

Ses pensées divaguent et se focalisent sur Emma… Cette mère toujours fatiguée, si peu présente, qui parfois criait dans son sommeil, et qu’on avait retrouvée errante un jour de novembre en bas de son immeuble :  

 » Une dépression !  ont expliqué Ernest et Lucie à Pierre quand il a été en âge de comprendre, c est à ce moment là que tu es venu vivre avec nous mais elle a refusé tous les soins proposés et ensuite elle a disparu… »

Comment ça disparu ? demandait Pierre sans jamais obtenir de réponse ni de l’un ni de l’autre.

Un jour Pierre avait alors 10 ans Lucie avait dit  » Pierre à présent que ton âge compte deux chiffres, il faut que tu saches : nous avons demandé à la police de rechercher ta mère. Ils l’ont retrouvée, elle va bien disent-ils mais elle ne souhaite pas nous voir. Il paraît a-t-elle ajouté avec amertume que les gens ont le droit de disparaitre comme ça »

Pierre n ‘a que peu de souvenirs de sa mère, et cette révélation l’a tellement peiné que depuis lors il s’ est interdit de penser à elle. Il s’estimait chanceux de vivre auprès de ce couple aimant, de bénéficier de la chaude affection un peu bourrue de ses grands-parents qui ont reporté sur lui toute leur tendresse.

Il lui reste son grand-papa, Lucie s’est étiolée progressivement, rongée par la tristesse jusqu’à s’éteindre il y a peu, combien ? Pierre compte sur ses doigts nonnnn ! Déjà trois ans !! ??

Pierre n aime pas ces expressions toutes faites qui contournent voire évacuent  la mort. Partir, s’éteindre…

Pourtant pour évoquer la mort de Lucie il trouve que s éteindre est le verbe qui convient : Lucie c était la lumière de son enfance, elle irradiait de générosité, de charisme sous ses dehors parfois un peu abrupts.

Mais quand Emma a disparu, quand elle a appris après quelques semaines d’ angoisse que  » oui elle était vivante et que non elle ne voulait plus les voir, du moins pour l’instant »… Ceci asséné sans grande compassion par l’officier de police qui était venu les en informer. « 15 000 personnes disparaissent chaque année dont un certain nombre volontairement… leur a-t-il dit, votre fille va bien c est le principal non ? Tous ne sont pas retrouvés ! Beaucoup de gens ne savent pas »,   Lucie s’ est comme refermée sur elle même.

Et les derniers temps. Pierre songe avec un petit sentiment de culpabilité que ça a coïncidé avec son départ de la maison, elle s’est affaiblie, ne voulait plus sortir sinon pour les courses.


Jusqu’à ce jour où Ernest, rentrant de sa petite promenade quotidienne jusqu’au PMU l’a retrouvée assise sur son fauteuil, la tête penchée sur sa poitrine. Morte…son coeur a lâché a expliqué le médecin.
« Elle tenait encore ses lunettes à la main, comme si elle venait de les enlever, s’apprêtait à les poser sur la petite table à côté »  avait-il raconté à Pierre.

A présent Pierre repense à Emma : ces questions qu’il n’a jamais voulu se poser affluent désormais dans son cerveau comme surchauffé.

Son livre est resté ouvert à la même page, sur cette phrase absconse : « dehors l’air frais… » Oui tiens je vais y aller dehors ça ne me remettra sûrement pas les idées en place… quelle place d’ailleurs ? Mais ça me fera du bien ! » 

Et comme il se lève de sa chaise, un vertige le saisit, il chancelle et doit se rattrapper au coin de la table « ça va monsieur, vous voulez un verre d’eau ?  » s’inquiète la bibliothécaire qui range des livres à quelques pas de lui. Pierre ne l’entend pas il n’entend que cette voix qui crie en lui, qui crie en boucle : « Pourquoi ? Pourquoi Emma est-elle partie ? Pourquoi l’a-t-elle abandonné ? Pourquoi ? Et quel rapport, s’il y en a un … avec le petit gant ? Avec ses cauchemars ? » Avec Ernest et Lucie ? » Est-ce qu’elle savait elle ? Est-ce qu’Emma savait ? Pour le train? Greta ? « 

Pierre abandonne définitivement son livre et se dirige à grands pas vers sa voiture, il a besoin de bras, il a besoin de Léa, des bras de Léa. Léa qui l’a encouragé à suivre la piste du gant noir..

Léa est toujours là pour lui bien qu’ils ne fassent plus l’amour que de loin en loin  depuis longtemps, Léa avait accueilli avec son calme habituel les révélations du grand-père, telles que racontées par Pierre. Passant une main apaisante dans le dos de son compagnon, elle lui avait murmuré « tu vois j’avais raison de t’envoyer à la recherche de ce petit gant noir… A présent peut-être vas-tu enfin retrouver le sommeil. »

Voir aussi :

Pierre 2 :

https://cecilevalentine.wordpress.com/2019/05/08/un-petit-gant-de-dentelle-noire-suite-de-tryptique/


Pierre 1 :

https://cecilevalentine.wordpress.comu/2019/05/01/triptyque/

Emma 1 et Emma 2