Emma 2

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https://cecilevalentine.wordpress.com/2021/01/16/emma-1/

« L’homme l’empoigna par derrière, il lui soufflait une haleine chargée à l’ oreille, sale petite …. tu vas voir … »

Emma se dresse d’un coup sur son lit, elle a chaud, très chaud, les draps sont humides. Elle se lève et la fraîcheur du carrelage enveloppe délicieusement la plante de ses pieds. Elle a encore fait ce cauchemar horrible, heureusement cette fois elle s’est réveillée avant que l’homme ne l’entraine, où donc ? elle se souvient d’ un escalier, curieusement intact, dans une maison en ruine,. Et que lui murmure-t-il à l’oreille ?

A la cuisine Emma se sert un verre d’eau en manoeuvrant avec précaution le lourd robinet de cuivre pour ne pas réveiller ses grands parents.  » Sale petite ? Pute ?  » Non c est pas ça, elle ne retrouve pas le mot et hausse les épaules, boit tout le contenu du verre. Le passage de l’eau froide dans sa gorge serrée l’apaise et la dénoue. Le cauchemar s’éloigne peu à peu.

Rendue à la réalité, elle frissonne et prend conscience de l’obscurité de la lourde maison bourguignonne et du silence, à peine rompu par le tic tac obsédant du coucou Suisse qui provient du salon. « La pendule au salon qui dit oui qui dit non…

Sa fugue aura été brève, le temps d’un aller retour au foyer indiqué au dos de la photo, celui-ci était fermé et même semblait désaffecté mais une plaque apposée sur le mur à côté d’une lourde porte cochère indiquait : « Une soixantaine d’enfants juifs ont été cachés là pendant la guerre »

Emma n’ a pas voulu rentrer chez elle, pas tout de suite… Elle était restée dans le quartier, errant dans des rues qui la ramenaient toutes à cette porte, cette porte massive, cloutée, au bleu délavé, à cette plaque en cuivre. C’est vers midi, la faim commençait à la tarauder, qu’elle a pensé à ses grands parents maternels, ceux qui s’ étaient retiré entre Fontainebleau et Sens, au sud de Paris, habitant définitivement cette maison de vacances, acquise dans les années 30. Emma y passait une partie de ses étés avec ses cousins.

Avisant une bouche de métro, Emma prise d’ une soudaine détermination, en dévala les escaliers. Elle allait prendre un train, aller chez eux, peut-être que ses grands parents savaient, peut être qu’ elle oserait les interroger.

Emma a froid à présent, elle retourne se coucher, assise en tailleur et les couvertures, le lourd plaid au décor désuet rassemblés autour d’elle, elle laisse ses pensées dériver plus loin, plus haut dans le temps : à la découverte de la photo. Ce jour où désœuvrée elle a regardé le vieil album photo celui scrupuleusement rempli par Lucie. La photo, ou non, plutôt ce qui était écrit derrière. Le nom, l’adresse de ce foyer, avec la mention Emma 18 mois. Une cursive un peu démodée. Et en dessous les pattes de mouche d’Ernest « Comme elle a grandi »

La photo, Emma la connait : c est une photo prise à l’ orphelinat : « la première fois, lui a toujours raconté Lucie, où nous t’avons vue ». Une toute petite fille fixe l’ objectif, elle sourit, sa petite main serre le doigt d’une personne hors champ.

Tandis qu’ elle prenait connaissance des mots derrière la photographie, le regard d’Emma s’était brouillé, faisant se chevaucher les lignes,tandis que le rythme de son cœur s’emballait… Ses parents lui avaient-ils menti ? Rien ne correspondait à ce qu’elle croyait savoir ni le lieu, ni les circonstances…

Emma avait vite recollé la photo dans l’album, n’avait pas réussi à en parler, tout comme des cauchemars la nuit.

« Emma tu viens prendre ton petit déjeuner avec nous ? Dis donc tu as eu un sommeil agité cette nuit ma minette ! » constate sa grand- mère avant de refermer la porte !

Emma sursaute, elle s’était rendormie ! Le soleil baigne la literie en désordre.  » « Juive » tout à coup le mot lui saute à l’esprit, l’agresseur a sussuré  » sale petite juive  » mais alors … Un improbable puzzle prend forme et se recompose dans son esprit. Je n’ étais pas n’importe quelle orpheline, et mes parents ne m’ont pas trouvée dans un orphelinat mais dans un foyer cachant des juifs…

La cuisine sent bon le thé, la confiture de rhubarbe qui mijotte sur un coin de la grosse cuisinière au charbon. La grosse radio fredonne un air de valse musette. Papy tend sa joue un peu rugueuse. Mamie sert son chocolat à Emma.  » Tu veux des tartines ma chérie ? Tu as vraiment une petite mine, je ne t ai rien demandé hier mais il faudra que tu nous expliques ce que tu fais ici en plein trimestre ! Tiens ! tu pourras m’ aider ensuite ? Tu pourrais mettre la confiture dans les pots ? Faire les étiquettes avec ta jolie écriture ? »

Emma a débarqué la veille, affamée, par le train de 17h12, heureusement la maison n’ est pas très loin de la gare les voies à longer sur 200 m par la droite, la petite rue des glycines, si jolie avec ses pots ouvragés et fleuris, ses grilles en fer forgé, ses belles maisons hautes, tout en meulières et boiseries colorées. Papy et Mamy habitent tout au bout de la rue, juste après le tournant. Après leur maison c’est la campagne, dans cette région et en cette saison, toujours un peu brumeuse. La grille grince quand on la pousse. Papy parle souvent de la huiler mais ne le fait jamais. Emma avait un peu mal au ventre, qu’allaient-ils dire de la voir arriver comme ça ?

Papy était absent et Mamie n’ a pas posé de questions. « Ma chérie !! Quel soulagement ! Ta maman m’a appelée ! ils sont très inquiets, tu sais ? » Emma a pleuré dans les bras de Mamie mais elle n’a rien pu lui dire .

Mamie sait qu’Emma ne va pas très bien ces temps ci, Lucie l’appelle régulièrement à ce sujet. Elle soupire, « si on avait dit la vérité à cette enfant mais Ernest n a jamais voulu et Lucie ne s’est pas assez bagarrée avec son homme, Lucie a toujours tellement peur de déplaire…  » La vieille femme a installé sa petite fille devant un reste de hachis parmentier, et a pris son téléphone pour rassurer sa fille.

A présent Papy est parti, « bon c’ est pas tout ça mais j’ ai à faire moi » a t il grommelé, sentant sa présence inopportune ». En sortant de la pièce, il passe sa grosse main dans les cheveux de sa petit fille. Emma boit son chocolat, Mamie rit en constatant : « En tout cas il y a quelque chose qui ne change pas tu as toujours de jolies moustaches quand tu bois du chocolat »

Emma est silencieuse elle voudrait parler, elle ne sait pas par où commencer. Mamie tout en tournant la confiture l’encourage du regard. « Tu pourrais me parler de tes cauchemars ? » Emma lui raconte la femme qui court, qui tombe, ce rêve qu’elle faisait petite et qui revient la tourmenter depuis peu. La cuillère en suspens Mamie l’ écoute avec intensité, c est ça qu’Emma aime chez Mamie elle est si attentive…alors Emma ose lui raconter le deuxième rêve, celui qu’elle fait depuis la découverte de la photo, l’homme qui l’ empoigne, qui l’entraine pour la violer. Cet homme qui la traite de juive… Puis elle se tait. « Emma minette les rêves tu sais… Oui Mamie mais il y a aussi la photo ! » A lâché Emma.

– La photo ? Quelle photo ?

– Celle de l’ orphelinat… A présent Mamie détourne le regard, Emma se met en colère.

-Ah tu sais hein ? C est incroyable que tout le monde sache et pas moi !!

Elle lâche la cuillère qu’elle tenait, court dans sa chambre, les larmes montent et menacent de la submerger, elle ne veut pas pleurer elle ne veut plus pleurer, jamais.

Mamie soupire, elle se rappelle très bien de ce jour : Ernest et Lucie avaient téléphoné. Ernest avait recueilli un bébé, la mère était morte sous ses yeux… Il n’a jamais voulu en dire plus ce jour là, ni les autres jours d’ailleurs et Mamie n’ a pas osé poser de question, c’ est Papy qui a donné le nom de ce foyer dans le 13e. Cité Popincourt, un couvent de bonnes soeurs . Je sais de source sûre que le bébé sera en sécurité là bas, allez y en taxi pour éviter les regards. Les voisins sont si mal intentionnés de nos jours. Il savait de quoi il parlait Papy, ils avaient trois fils dans le maquis dont un qui ne reviendrait pas…il a été dénoncé aux Allemands…

Mamie se secoue, éteint sous la lourde marmite, elle n a pas le droit de se laisser rattraper par les souvenirs, sa petite fille a besoin d’elle.

Dans !a chambre, Emma le regard buté, s’est rencognée, enroulée dans le vieux plaid. Elle crie « non n’entre pas. » Mais Mamie n’en tient pas compte, entre et passant outre la raideur d’Emma, la prend dans ses bras, lui caresse le dos en fredonnant une chanson, celle qu’elle lui chantait en guise de berceuse quand elle était petite  » la nuit est limpide, l’étang est sans ride.. »

Emma se détend peu à peu, se blottie contre sa grand-mère, respire avidement son odeur, une eau de Cologne parfumée aux agrumes, mêlée aux effluves de confiture. Elle ferme les yeux. Mamie parle doucement. « Je ne sais pas grand chose les temps étaient troubles, tu sais, moins on en savait mieux c’était, et ensuite nous n’avons pas posé de questions tu n’étais là avec toute ta joie de vivre et ça nous suffisait. » Et Mamie a raconté : elle raconte ce jour d’août 1942, à l’époque ils habitaient encore Paris un vieil appartement malcommode, rue Tolbiac. En bord de Seine. Hérité des parents de Papy. Lucie les a appelés. Ernest venait de rentrer. « A l’époque tes parents habitaient Drancy. Ton papa était cheminot, il conduisait des trains. Il avait dans ses bras une toute petite fille. Presque encore un bébé… Emma a rouvert les yeux s’est redressée c’était toi confirme sa grand mère. Ernest a dit à Lucie que tu étais juive, Lucie a dit « on ne peut pas la garder c’est trop dangereux, » c est alors qu’elle nous a appelés, que Papy lui a donné l’adresse du foyer. Mais comment Ernest, Emma ne dit plus « papa » comment Ernest m’a-t-il trouvée ? Je suis désolée ma petite puce je n’ en sais pas plus. Ce que je sais c’ est que tes parents t’aiment de tout leur coeur, ils n’ont pas supporté de te laisser dans ce foyer. En octobre ils sont venus te voir, c est là qu’ils ont décidé de t’adopter. La photo date de cette visite. Tu marchais tout juste. Mais ils n’ont pas pu t’emmener c’était trop dangereux. Ils ont venus te chercher six mois plus tard, entre temps Ils avaient fait les papiers d’ adoption avec le foyer, et ils ont régularisé ensuite, quand la guerre s est terminée.

Emma ne sait pas ou alors vaguement ce qui s’ est passé pendant la guerre, la guerre, c’ est surtout la tragédie personnelle de cette famille, dont un fils a été tué, « tiré dans le dos comme un lapin » A dit Papy un jour qu’elle l’interrogeait sur le grand jeune homme au regard si doux dont la photo encadrée trônait sur la cheminée de la salle à manger. Lucie qui est peintre lui a dit « Antoine avait de l’or dans les mains, sans doute que s’il avait vécu ce serait lui l’artiste de la famille »

Mais les juifs ?

Emma est restée chez Papy et Mamie quatre jours, quatre jours à faire des confitures, se promener avec ses grands parents dans la campagne brumeuse, faire courir Titus, le vieil épagneul, et baigner son coeur meurtri de tendresse grand- maternelle. Après quoi il a bien fallu rentrer.

Ses parents l’ont accueillie sans lui faire de reproches. Ernest a confirmé ce que lui avait dit sa grand mère « mais… non il ne connaissait pas l’ identité de sa mère et quand Emma a voulu insister il s’ est mis en colère « Ah ne m’ embête plus avec cette photo, c’ est de la vieille histoire tout ça et tu sais tout ce qu’il y a à savoir » Lucie a soufflé  » passe ton bac ma chérie il va falloir que tu te concentres sur tes études si tu veux réussir et si tu le veux encore ensuite je t’aiderai, on fera des recherches »

Au lycée, Emma a retrouvé ses amis qu’elle avait un peu négligés. Elle regrette que le cours de histoire n’évoque pas la deuxième guerre mondiale. » Trop récent à dit sa professeure quand elle lui en a parlé. Il n y pas le recul nécessaire… Mais les juifs ? A insisté Emma vous le savez vous ce qu’on a fait aux juifs ? » L’enseignante prend Emma par les épaules  » Ma petite Emma, je ne devrais pas mais je vais le faire, un livre vient de sortir il s’ appelle « la nuit » si vous voulez vraiment savoir ce que les juifs ont subi, vous pouvez lire ce livre ». Nous en parlerons ensemble ensuite, je suis vous le savez toujours à votre disposition pour un petit moment de partage en fin d’heure. »

Ce jour là en sortant des cours, Emma a flâné comme souvent avec Rose et Françoise dans le jardin du Luxembourg, ce jardin dont une entrée est juste en face du lycée: qu’elle chance elles ont ! Que disiez vous la prof et toi lui ont demandé ses camarades « Oh des choses » a répondu Emma d’un ton évasif avant de changer de conversation  » alors les filles vous êtes vous achetés des 45 tours récemment ? Vous avez entendu le dernier Chuck Berry à la radio ? »

En remontant ensuite par le boulevard saint Michel, elle a hésité devant la librairie Gibert… De toute façon je n’ ai pas les sous…

Elle y repensera souvent, n’osera pas l’ acheter. Que diraient ses parents si gentils ? Elle se sent déchirée, l’envie et la peur de savoir, le sentiment d’avoir évité un destin funeste grâce à Ernest, La peur de faire de la peine à ceux qui lui donnent tout, l’accompagnent avec amour.

Elle s’applique pour rattraper son retard, travaillant d’arrache pied souvent jusque tard dans la nuit, ses parents sont contents, la vie a repris son train train.

A l’extérieur tout le monde ou presque salue le retour de De Gaulle, le sauveur de la France, au gouvernement, l’instauration de la cinquième République fait grincer quelques dents. Emma entend bien son père souvent vitupérer, l’ oreille collée au poste, contre ces pleins pouvoirs donnés au président par cette nouvelle constitution mais elle ne prête pas attention. On parle aussi beaucoup des « événements » d’Algérie. Des algériens, Emma n’en connait pas, sinon peut être le concierge très sympa de l’immeuble.

L’Europe aussi à qui le traité de Lisbonne a donné un nouvel élan.

Non Emma, la tête dans le guidon, s’ applique a ne pas penser, le bachot en ligne de mire. Les mois défilent… les gants et le bonnet ont remplacé les capuches, mais dans l’air une douceur fugitive s installe parfois… Dès qu’elles peuvent, les filles s’installent avec leurs cahiers sur les bancs du Luxembourg, face au bassin sur lequel des enfants emmitouflés font voguer les bateaux loués avec de grandes perches. Elles révisent au milieu des rires et l’odeur des roudoudous…

Quand Emma ne va pas bien, que ses cauchemars la reprennent ; Comme cette dernière nuit : elle se trouvait dans une grande salle pleine de cris, odeur nauséabonde, et une drôle de lumière verdâtre, où qu’elle se tourne des spectres tout autour d’elle ; Elle fait des crêpes et du chocolat chaud…

…C’ est juin, dernière ligne droite, « que veux-tu faire ensuite Emma ?  » Lui demande Ernest ?

« Histoire, lui répond Emma, je veux faire Histoire à l’université. « 

12 Comments

  1. Bonjour Cécile
    Je te fais un commentaire avec qq jours de retard car fatigue hivernale, boulot,etc…
    Ecrit long et avec ta qualité d’écriture avec ces détails importants qui avec un style simple vont nous imicer dans le passé de cette petite fille.
    La fin est courte et importante.
    « Histoire, lui répond Emma, je veux faire Histoire à l’université. »
    Cela nous ramène à l’actualité ou une ministre de l’enseignement ose traiter les professeurs et chercheurs d’un terme sans signification, comme une insulte à leur liberté d’expression. Plus que jamais l’histoire doit être enseignée, toute l’histoire et notamment celle de la collaboration et de la delation. Certains ont la courte mémoire ou n’en ont pas du tout. Ce qui a été fait à des juifs peut recommencer à tout moment. La haine de l’autre, de la différence, la pensée unique, la corruption, l’absence d’esprit critique forment le terreau du fascisme et son imbécilité.
    Dsl Cécile d’être aussi long mais ton texte est long et me touche.
    Je t’embrasse.
    Tu as le terreau d’un roman émouvant alors mets des graines comme tu le fais.
    Amitiés
    Alan

    Aimé par 1 personne

    1. Hello Alan merci pour ton retour argumenté je suis bien d accord avec toi sur la pensée unique hélas difficile d’y échapper tellement nous sommes formatés ( par les références de nos milieux et de l’ époque où nous vivons . D’ ailleurs j’ai écrit formatés quand j aurais écrit conditionnés il y a seulement qqes années…j ai lu un très court essai à propos des dangers de la pensée unique qui devrait t intéresser c est de Chimamanda Ngozi Adichie  » le danger de l’ histoire unique » où elle explique à quel point il est réducteur de se faire une opinion à partir de ses seules perceptions et systèmes de référence. Oui je m essaie à une écriture longue on pourrait appeler ça Pierre qui cherche Emma qui cherche Greta 🙂 Bises Alan et encore merci et prend soin de toi !

      Aimé par 1 personne

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