Pierre 4 : le cahier

Pierre se réveille en sursaut : il a encore rêvé de cette femme. Perdue dans une foule et serrant un bébé dans ses bras. Cette femme dont il possède -son grand-père a voulu qu’il l’emmène – le petit gant de dentelle noire. Dans ce rêve une odeur puante et acre le prenait à la gorge, l’éclairage verdâtre donnait aux gens qui les entouraient des allures spectrales. Il n’ allume pas, il ne veut pas réveiller Léa qui se lève tôt le lendemain. Les images du rêve restent vivaces sous ses paupières fermées et il lui semble encore sentir l’odeur nauséabonde dans ses narines. Effluves puissants de pisse, d’excréments et de sueur. Odeur de peur.

Il prend une grande gorgée de l’air de la chambre, odeur de Léa endormie, son haleine tiède, et tout doucement se lève.

Un verre d’eau plus tard, il s’ est enroulé dans le grand châle de Léa et installé sur le petit balcon qui court le long de leur appartement et surplombe la ville endormie. Il respire avidement l’ air encore frais, goût légèrement métallisé, on est en ville. il est 4h, le ciel est noir et piqueté d étoiles qui faiblissent au fur et à mesure que le gris qui frange l’horizon s étend au dessus des toits. Bientôt se mêleront à ce gris quelques nuances de rose orangé. C’est l’heure que Pierre préfère, celle que Lucie nommait « entre chien et loup » ou était-ce le crépuscule qu’elle appelait comme ça ? Enfin plus exactement la mère de Lucie (Lucie ajoutait toujours « comme le disait ton arrière grand-mère ») et avant elle vraisemblablement la mère de celle ci ? Pierre aimait qu’elle dise çà, ça lui donnait le sentiment de faire partie d’une longue lignée d’ancêtres, toutes ces femmes qui avaient aimé comme lui les heures indécises, et eu des enfants pour finalement aboutir à lui : Pierre Malzieu concierge et heureux de l’ être, amoureux de Léa… Mais maintenant ? Qui est Pierre ? De quelle lignée est-il issu ? Auront-ils des enfants pour la prolonger ?

Le soleil que l’on devine derrière la ligne d’horizon monte rapidement et Pierre, ébloui, cligne des yeux. Ce rêve encore si présent en lui n’est pas trop difficile à interpréter. C’ est Emma qui lui parle ou plutôt se corrige-t il le journal d’Emma. Elle même faisait un rêve similaire.

Quand Pierre est rentré de la bibliothèque, encore tout ému, hier, il a longuement serré Léa dans ses bras. Un peu étonnée, elle n’ avait plus l’habitude de telles effusions de sa part elle s’est dégagée doucement. « Mon Pierrot, Ernest a téléphoné il était tout excité, il paraît qu’il a trouvé quelque chose. Quelque chose qui concerne ta mère. Peut être que tu devrais aller le voir ? »

Pierre a aussitôt appelé son grand-père et n’arrivant pas à le joindre ; Ernest a toujours été un peu sourd mais ces derniers temps il entend de moins en moins, et notamment pas la sonnerie du téléphone que Pierre lui a pourtant montée au maximum ; il a pris le RER puis le train. Ernest et Lucie, quand ils ont pris leur retraite, ont racheté aux cousins de Lucie la vieille maison familiale et Ernest habite toujours dans ce petit village des portes de la Bourgogne à 1h30 de Paris. Pendant le trajet il a ouvert un livre qu’il n’a pas lu, tout à ses cogitations. Pierre se revoie ensuite remonter la rue des glycines avec une petite pensée pour sa mère qui avait si souvent arpenté cette même rue. Pousser le portillon, qui ne grince plus. Ernest est bricoleur et méticuleux. il lui a transmis cette passion. Le vieil homme le guettait derrière la fenêtre de la cuisine qui donne sur le jardinet et s’est précipité sur le perron, agitant un épais cahier bleu. « Pierre j ai retrouvé un cahier d’Emma ! C’est un journal.  » Pierre le coeur battant s’est approché il aurait voulu plaisanter, se moquer de l’ excitation d’Ernest » bonjour quand même et comment vas-tu » mais il mesurait la valeur de cette découverte pour son grand-père et de toute manière. Les mots se sont étranglés dans sa gorge soudain serrée.

Ernest avait voulu faire un peu de rangement, au grenier il était tombé sur des cartons qui contenaient les affaires d’Emma, ils n’avaient pas voulu les jeter et les avaient mis là avec le secret espoir qu’un jour leur fille reviendrait, aucun des deux n’avait eu le courage d’en faire l’inventaire.

Pierre est rentré très tard : le dernier train le dernier RER. Il a pris le temps de dîner avec Ernest, un repas pris dans la cuisine aux rideaux fleuris, aux peintures naïves, le fantôme de Lucie flottant comme toujours depuis sa mort, entre eux deux. « Tu es sûr de ne pas vouloir dormir ici ? Sois prudent mon garçon sur la route » a dit Ernest comme chaque fois, oubliant toujours que son petit fils ne conduit pas. Et Pierre aurait juré entendre en doux écho sa grand mère toujours un peu anxieuse lui demander « Tu as bien pris ta petite laine « ? Couvre toi la tête c’est par la tête qu’on prend froid! »

Pierre avait hâte de lire le journal de sa mère, bien qu’un peu gêné de rentrer ainsi dans son intimité. Mais après tout elle les avait abandonnés tous les trois et Ernest, qui avait lu le journal de sa fille, pensait que ça pourrait aider Pierre de lire aussi.

Pierre s’est installé dans le train, il a longuement regardé le cahier à la couverture toute cornée, un cahier ligné Clairefontaine. Le prénom de sa mère : Emma écrit d’une fine écriture à l’encre violette sur l étiquette et en dessous les dates juillet 1959 – juin 1970.

Pierre a calculé il est né en 1968. Le cahier s arrête à la date où Emma a disparu.

Le caractère est un peu penché, vers la gauche  » Tiens tiens s’est dit Pierre Emma qu’avais-tu à cacher ? » Il n’a pas pu se résoudre à l’ouvrir tout de suite. C’est une fois dans le RER pour Paris qu’il en a lu les premières lignes. Emma a 18 ans et elle vient d’avoir son bachot. Elle s’interroge sur son avenir bien-sûr mais surtout elle cherche à comprendre pourquoi ses parents lui ont menti, raconte sa quête, la photographie, la découverte du foyer où elle a été cachée comme 60 autres enfants juifs. Elle raconte ses rêves , celui de la grande salle et des gens semblables à des spectres qui l’entourent, l’odeur et les cris…mais aussi celui-ci, si semblable à celui que Pierre fait. Ce rêve où elle court et tombe dans une chute qui semble n’avoir pas de fin. Pierre a revu alors ce cauchemar qui l’avait amené à consulter, celui de la femme par terre, une main tendue vers lui. Troublé il avait refermé le manuscrit.

Ce matin, il fait un petit déjeuner pour Léa, « tu t’es levé ? C’est gentil mon cœur ! Tu es rentré très tard hier ! Alors qu’avait-il de si important à te montrer ton grand-père ? » Et Pierre lui a montré le cahier. Léa était pressée. Elle travaille comme AVS dans un collège du quartier. Pierre ne prend que l’ après midi, il partage la loge avec un autre employé qui est là les matins cette semaine. il a tout son temps.

Après avoir sommairement débarrassé et fait une toilette hâtive il pose le cahier sur la table de leur petite cuisine, se laisse distraire par le spectacle d’un pigeon qui roucoule et fait le beau sur leur balconnet et replonge dans l’histoire de cette inconnue, sa mère, dont il partage les rêves.

…Rose m’a invitée à venir avec elle et sa mère à Argelès au bord de la mer, j espère que mes parents me laisseront partir avec elle, après tout je l’ai eu mon bachot !! J’ai encore rêvé d’elle, ma vraie mère, c’est elle qui court et puis qui tombe ! Lucie dit que ce n’est pas possible mais qu’est-ce qu’elle en sait ? Qu’elle retourne à ses peintures de paysage au lieu de me couver sans cesse, c est vrai on dirait que j’ai toujours 6 ans c’est assommant ! … Hier j’ ai acheté le livre « la nuit » que m’avait conseillé ma prof mais je ne suis pas encore arrivée à le lire. Sur la couverture des gens très maigres et presque nus, contemplent l’objectif avec un regard que l’on devine vide, entre eux et le photographe, courent des barbelés… mon Dieu qu’a-t-il bien pu leur arriver ? Je vais tenter de reparler avec papa, il faut qu’il me dise ce que je faisais dans ce foyer…

Voir aussi

Pierre 1 :

https://cecilevalentine.wordpress.com/2019/05/01/triptyque/

Pierre 2 :

https://cecilevalentine.wordpress.com/2019/05/08/un-petit-gant-de-dentelle-noire-suite-de-tryptique/

Pierre 3

https://cecilevalentine.wordpress.com/2021/02/10/pierre-3/

Emma 1 :

https://cecilevalentine.wordpress.com/2021/01/16/emma-1/

Emma 2 :

https://cecilevalentine.wordpress.com/2021/02/16/emma-2/

 

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