Emma 3

« Emma viens mettre la table ma chérie a appelé maman et si tu pouvais faire une de tes délicieuses sauces de salade … Bien sûr maman » a répondu Emma en posant le livre.

Lucie se tenait à la porte de la chambre, « que sa petit fille avait grandi ! Cette chambre était méconnaissable. Finie la petite bonbonnière rose de son enfance. » songea Lucie avec un soupçon de nostalgie. Le pastel des murs disparaissait sous les posters dont ils étaient couverts … des posters de gens dont Lucie n’ avait au mieux qu une vague idée. Lucie son univers musical s arrête à la musique classique avec une petite concession pour Marcel Amont qu’elle trouve charmant. En bonne place trônait Edith Piaf, elle oui elle, Lucie connaissait ! Mais les autres…  » Des chanteurs anglais ou américains comme Elvis Presley, Bobby Darin…Et des chanteurs de variétés francais, tu sais quoi je te les ai déjà présentés  » Annie Cordie, Dalida, Yves Montand et eux tiens, c’est les compagnons de la chanson » lui a redit patiemment sa fille quand elle lui avait demandé, pour la énième fois, qui étaient ces gens et ce que signifiaient ces sons bizarres qui sortaient des disques vinyl tournant en boucle sur son électrophone.

Quand donc Emma avait-elle remplacé sa courte pointe rose fuchsia par ce joli plaid coloré en patchwork ? Et d’où sortait il ? Seule concession à l’ enfance, l’Ours brun tout râpé sobrement nommé « nounours » trônait toujours à la tête du lit.

Lucie soupira ce temps là avait décidément passé trop vite…Alors tu viens ? Insista-t elle.

Sa fille s’extirpa du vieux fauteuil dans lequel elle bouquinait, posa le livre sur l’amoncellement de cahiers, du bureau. « ..nuit.. » eut le temps de lire Lucie avant de sortir.

« C’ est bien ce que tu lis ? » S’enquit elle ? N’obtenant en réponse qu’un vague « mwoui », elle n’insista pas.

Emma aurait été bien en peine de lui répondre. Elle lisait depuis une heure, ne comprenait pas ce qu’elle lisait.

La veille sa lecture avait pourtant bien démarré. Elle s’ était intéressée à la vie de ce village polonais, pris connaissance avec une certaine curiosité de ces coutumes juives dans lesquelles elle aurait sans doute été élevée si elle n’avait pas été adoptée par Ernest et Lucie…et puis se corrigeant avec un frisson de tout le corps, « non bécasse si tu avais pas été adoptée et tout d abord sauvée, tu serais morte à l’ heure qu’il est. »

Elle a songé aux confidences qu’Ernest avait fini par faire. Le trajet, l’arrêt en pleine campagne, la jeune femme qui lui passe l’enfant, elle, Emma, avant de fuir dans la campagne et s’écrouler sous les tirs.

Elle a repris sa lecture ce matin après une nuit agitée. Les juifs étrangers ont été emmenés de ce petit village de Sighet, en Transylvanie, dont l’auteur est originaire. Moshé-le-Bedeau revient, raconte.. les fosses creusées, les fusillades, comment blessé à la jambe il avait été tenu pour mort et avait pu se sauver… Personne ne le croit et puis c’ est la mise en place des restrictions. des ghettos, et pour finir la déportation…Emma sait à présent ce que signifie ce mot, Ernest lui en a parlé.

Le doigt sur la page, elle songe à cette jeune femme, sa mère ? Cette femme qui est morte après l’avoir confiée à Ernest… Qu’avait elle en tête en sautant du marchepied, en courant le long du train ? Comment espérait-elle échapper aux gendarmes en charge du convoi ? Savait-elle ce qui les attendait à l’arrivée ?

Après le repas, la vaisselle vite expédiée, Emma a repris sa lecture, mais ses yeux sont brouillés, « mais qu’ as tu ma chérie ? Je te trouve bien silencieuse », avait questionné, sans succès, son père au dessert. Ses yeux pleins de larmes qui refusent de couler ne voient plus des lignes qu’ un enchevêtrement confus.

Aux mots lus se superposent sans cesse les images générées par d’autres mots terribles lus peu avant le repas « …on y brûlait quelque chose…un camion s’approcha du trou et y déversa sa charge : c’était des petits enfants »

Une seule pensée taraude le cerveau d’Emma, si elle n’ avait pas été sauvée, elle aurait elle aussi fini dans les flammes, son petit visage aurait fait partie des visages que l’ auteur dit ensuite ne pas pouvoir oublier : les petits visages des enfants dont les corps se sont transformés « en volutes sous un azur muet ».

Ernest, qu’elle a serré très fort dans ses bras avant de remonter s’enfermer dans sa chambre, a lâché sa pipe en même temps qu’il émettait une sorte de petit rire incrédule.

Emma roule sur son lit, le livre tombe par terre entre le mur et le bord du lit, elle ne prend pas la peine de le ramasser. Elle ne peut pas en lire davantage c’est peine perdue…

Elle va aller voir Rose, elles parleront du bachot qu’elles ont toutes les deux passé sans trop d’encombre, mais quel salaud ce professeur de philosophie celui qui a dit à Rose « Mademoiselle votre oral ne vaut pas un clou ce ne sont pas des impasses mais des avenues que vous avez faites !!  » De ce chanteur dont les émissions qu’elles aiment écouter toutes les deux commencent à parler, comment s’appelle-t il déjà ? Est ce que ce n’ est pas Johnny ? Des pantalons en jean qui commencent à faire leur apparition dans les magasins mais qu’elles n’ont pas le droit de porter, vivement qu’elles soient majeures et puissent choisir leurs affaires ! … des vacances qui se profilent avec la mer en ligne de mire… Enfin de toutes ces futilités dont Emma aimait parler avant… avant tous ces cauchemars et avant la photo…

Ce soir là, Emma s’est couchée à peine le souper avalé, elle est si fatiguée, …Elle court, elle voudrait tellement se reposer, mais elle n’a pas le choix, derrière les arbres qu’elle voit comme dans une brume, le fossé n’est pas loin qui borde le pré en contrebas, elle a si soif, l’air siffle à ses oreilles, un enfant pleure et se lamente, tandis qu’elle trébuche… Elle voudrait que l’enfant s’arrête de pleurer, qu’il arrête de crier, sinon c est sur ils vont l’abattre aussi ! Mais qui ! ils ! Emma quand elle s’est réveillée, avec dans son esprit embrumé, quelques vestiges d’images confuses, – terrifiantes se rappelait elle mais de quoi était il question au juste ? – serrait très fort contre elle Nounours qu’elle ne se rappelait pas avoir pris. Emma s’est calmée, elle n’ose plus se rendormir, il lui semble que sinon, l’autre, cette femme qui fuit et tombe, fuit et tombe, indéfiniment, va revenir. Elle se rappelle que Lucie, inquiète de la voir se refermer et perdre sa joie de vivre, l’avait l’an dernier, encouragée à écrire ce qu’elle ressentait, écrire… Pourquoi pas ? ça meublera au moins ses insomnies… Demain se promet-elle elle achètera un cahier.

On peut lire aussi …

Pierre 1 :

https://cecilevalentine.wordpress.com/2019/05/01/triptyque/

Pierre 2 :

https://cecilevalentine.wordpress.com/2019/05/08/un-petit-gant-de-dentelle-noire-suite-de-tryptique/

Pierre 3

https://cecilevalentine.wordpress.com/2021/02/10/pierre-3/

Emma 1 :

https://cecilevalentine.wordpress.com/2021/01/16/emma-1/

Emma 2 :

https://cecilevalentine.wordpress.com/2021/02/16/emma-2/

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