Emma 4

Elle l’ a rencontré lors d’une soirée de gala organisée par la mairie dont elle était l’archiviste depuis peu. Il était invité en tant que représentant de cette première génération d’immigrés que son maire voulait mettre à l’honneur.

Ce souhait, non dénué de toute prétention électoraliste, était somme toutes louable dans une ville où la fameuse montée dite « des extrémismes » créait des tensions entre ce que les commentateurs télé commençaient à appeler : des « communautés… « , avec un brin de mépris dans le ton trouvait-elle.

Bien sûr à l’ époque et Emma songe que ça n’a fait que s’aggraver ensuite, l’expression « les extrémistes » désignait déjà sans le nommer l’islam, parfois confondu avec les dérives islamistes.

L’écrivain invité venait justement de mettre la dernière main à un livre écrit en l’honneur de son père, curieusement écrit à la deuxième personne du singulier. Ce parti pris avait gêné sa lecture mais lorsqu’elle s’en ouvrit à lui un peu plus tard dans la soirée elle fut émue de sa réponse il écrivait pour ses parents analphabètes, sans espoir d’être lu par ceux la même auxquels s’adressait. Il écrivait, comme on écrit parfois, mù par ce sentiment d’urgence d’un besoin de réparation intergénérationnelle. Écrire pour ceux qui ne peuvent écrire…c’est là que pour la première fois, Emma a pensé à son tour qu’elle aussi pourrait écrire, écrire pour sa mère, écrire pour ceux de son ascendance, victimes d’une mort prématurée, dans les camps, sous les balles, ou gazés. Réduits au silence. Oui comme cet écrivain, elle pouvait en quelque sorte se faire l’interprète d’une parole absente.

Elle cherchait un sens à son existence depuis cette affreuse période de sa vie,ce tournant qu’elle avait pris, s’enfuyant de Paris, s’enfuyant de sa vie, abandonnant son enfant…Le petit Pierre…

Elle a revu, quelques fois, cet écrivain. D’archiviste elle avait été promue depuis directrice événementielle et à ce titre organisait des événements culturels. Comme cette animation d’ateliers d’écriture dans tous les établissements scolaires de la ville…

C’est à cette occasion qu’il est revenu, elle s’était rendue dans l’un de ces ateliers, avait écrit avec les élèves, il avait couvert de louanges son modeste écrit, une histoire de rupture amoureuse avec un happy end très fleur bleue… Ils avaient tous deux partagé un dîner. Il est revenu plusieurs fois, invité de loin en loin par les documentalistes de la ville, que son charisme composé d’un indéniable talent de conteur, porté par un timbre de voix qui réussissait l’exploit d’allier enthousiasme et placidité et un charme tout méditerranéen avait conquises. Lorsqu’elle entendait cette voix, elle sentait une étrange douceur envahir tout son être et elle usait sans vergogne de sa fonction à la mairie pour se faire inviter dans toutes les rencontres dont il était l’intervenant.

Emma est à sa table d’écriture ainsi qu’elle appelle le petit secrétaire qui lui sert de bureau, elle vient de lire le dernier livre, un livre de courtes nouvelles comme il affectionne d’en écrire, de son ami l’écrivain. Elle l’ a depuis un moment, ne l’a pas lu immédiatement, elle préfère posséder ses livres que les lire, elle en a tout un rayon dans sa bibliothèque et quand elle passe devant, passe, caressante, le bout de ses doigts sur les dos bien rangés.

Avec quelle fierté, matinée parfois d’un petit sentiment d’imposture, pense-t-elle à lui en ces termes, mon ami l’écrivain.

Rien de bien concret en effet dans cette immense amitié qu’elle ressent quand elle pense à lui, peut être cette voix si apaisante, entendue dans ce moment fracassé de existence. Quelques moments d’une intimité qu’elle sait avoir largement fantasmés… Comme la connivence d’un sourire moqueur partagé devant ce directeur qui se glorifiait de s’être arrêté en littérature au XIXe siècle… Ou ce flirt, quelques lettres conservées pieusement, lui curieusement laconique, lui si bavard pourtant, échange brutalement interrompu par les ennuis de santé de B.

Il est question de promenades le long d’un canal dans l’une des dernières nouvelles, elle se demande s’il fait allusion à cette balade, faite entre deux conférences, quelques années auparavant. Elle pépiait comme une folle et se sentant parfaitement ridicule, il marchait apparemment tranquille à son côté. Avec le recul elle croit n avoir rien vécu de plus troublant dans sa vie que cette promenade là, au bord du canal.

Qu’importent les mots ? Seul compte ce trouble léger, cette tendresse du regard, ces envies parfois d’une voix, d’une main, ce plaisir de le savoir en vie quelque part.

Emma a fait du chemin, elle a écrit depuis, ce livre qui l’obsédait depuis leur toute première rencontre. Elle l’ a proposé à plusieurs maison. En vain. B avait tort. « On ne s’improvise pas écrivain » s’était elle dit avec tristesse.

Et puis tout récemment elle a reçu une lettre c’est une directrice des éditions du Seuil, excusez du peu, qui la convoque, rue de Sévres, à Paris…

Paris… Elle n’y a pas remis les pieds depuis qu’elle s’est enfuie comme une voleuse, laissant son fils à ses parents…

Elle a souvent voulu donner des nouvelles, toujours reculé. Chaque fois qu’elle pensait à Ernest et Lucie, la honte la submergeait. Son chagrin d’avoir laissé Pierre, atroce au début, cette impression mêlée de déchirement épouvantable et de soulagement, devenait, lui, en revanche chaque année plus abstrait. Il grandissait en paix, loin des démons de sa mère et entouré elle en était persuadée, de l’amour de Lucie et d’Ernest.

Emma, bien qu’elle comprenne à quel point cette certitude peut sembler irrationnelle, est persuadée qu’ en partant elle a sauvé son fils du même effroyable destin dont l’ont sauvée le sacrifice de sa mère et le courage d’Ernest. ( Voir Pierre 2)

Elle se dit calculant avec effroi que son fils a 25 ans. Elle n’a pas fait d’autre enfant, ça ne s’ est pas présenté, elle a eu des amants bien sûr, elle a même vécu par deux fois avec un homme depuis l’amour fou ressenti pour le père de Pierre. Elle est seule à présent et goûte sa solitude. Au moins les cauchemars qui la réveillent encore parfois au coeur de la nuit… une femme court, claquement sec, effondrement, sensation de chute, pleurs d’enfant… ne réveillent plus qu’elle…

Comment vont ses parents, est-ce qu’ils ont trouvé son journal ? Celui qu’elle a laissé en évidence dans sa chambre de jeune fille ? Est-ce qu’ils l’ont fait lire à Pierre ? Elle aimerait qu’ils lui aient pardonné…A vrai dire, il faudrait peut-être qu’elle se pardonne à elle même…

on peut aussi lire pour comprendre l’histoire…

Pierre 1 :

https://cecilevalentine.wordpress.com/2019/05/01/triptyque/

Pierre 2 :

https://cecilevalentine.wordpress.com/2019/05/08/un-petit-gant-de-dentelle-noire-suite-de-tryptique/

Pierre 3

https://cecilevalentine.wordpress.com/2021/02/10/pierre-3/

Emma 1 :

https://cecilevalentine.wordpress.com/2021/01/16/emma-1/

Emma 2 :
https://cecilevalentine.wordpress.com/2021/02/16/emma-2/

Emma 3 :

https://cecilevalentine.wordpress.com/page/3/

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