Pierre 5 : une lecture troublante

« …je sais que je ne devrais pas faire ça…partir comme ça… mon Pierre mon bébé mon amour si tu lis ce cahier j’espère que tu comprendras que je fais ça pour toi »

Le cahier s’arrête à ces lignes, écriture fine et heurtée, enchevêtrement…

Pierre a repoussé le cahier, état second…

Il repasse en boucle cette chronologie, les événements qui ont conduit à sa naissance, puis à cet abandon dont il comprend à présent que sa mère, en définitive n’ avait pas vraiment le choix. En partant elle sauvait sa peau, elle le protégeait lui, de ses obsessions, d’une folie qui aurait pu s’avérer destructrice…

Emma.. sa mère…il est rentré dans son intimité avec cette lecture, il dit à voix haute « maman » et ce mot résonne curieusement dans l’appartement vide, Pierre regarde la porte fermée de l’ entrée et l’espace d’une seconde il croirait presque la voir s’ouvrir sur cette mère, cette femme, se corrige-t il qu’il ne connaît que par les, trop rares, évocations de ses grands-parents.

Elle est brune, comme lui, de grands yeux noirs, Pierre a les yeux noisette, elle n’ est pas très grande et Pierre non plus. Il sait que jeune fille elle ne se trouve pas belle, un peu enveloppée, le nez un peu fort dans un visage un peu rond, qu’elle se compare à sa grande amie Rose : une belle fille aux cheveux de ce roux pâle qu’il est usuel de nommer blond vénitien. Emma sait que Rose a subi des moqueries cruelles plus jeune, notamment à cause de ses cheveux, alors plus roux, et de ses tâches de son sur le visage mais la nature humaine est ainsi faite, elle ne peut s’empêcher de l’envier et tout en lisant ces pages Pierre s’est caressé machinalement le nez qu’il a lui aussi un peu fort et même quelque peu busqué… ce n’ est pas l’ essentiel du cahier, Emma n’est pas du genre à s’apitoyer sur elle, le récit des péripéties de sa vie est lapidaire et contient quelques zones d’ombre, Emma écrit parfois tous les jours, parfois laisse passer des semaines entières, des mois même mais Pierre à l’issue de sa lecture est en mesure de tracer les grandes lignes de la vie d’Emma de son bachot à la naissance et il est en mesure de comprendre, c est un grand pas vers le pardon, le pourquoi de son abandon.

Emma raconte qu’elle voulait savoir mais longtemps elle n’ a pas eu le courage de lire ce qui concernait ce que l’ on appelera plus tard l’holocauste. Le livre « La nuit » de Wiesel et plus tard, Pierre calcule qu’elle devait quand le livre est sorti être enceinte de lui : « La raffle du Vel d’Hiv » sont à peu près ses seules lectures concernant le martyre des juifs avant sa fugue. Dans son cahier figurent régulièrement des listes macabres la commune 30 000 fusilles lit par exemple Pierre entre deux descriptions de soirées avec ses amis de la Sorbonne comme si Emma avait voulu exorciser par ces comptes le massacre des juifs. La littérature des années 50, savait Pierre qui lui avait beaucoup lu en revanche, avant même de savoir à vrai dire à quel point il était concerné dans sa chair par cette histoire tragique, la littérature d’ après guerre donc et jusque dans les années 60-70 comme la filmographie mettaient surtout en scène la résistance héroïque des résistants, laissant dans l’ombre les faits de collaboration. C’est notamment lors des procés de Nuremberg et surtout grâce au combats des époux Klarsfeld, que toute la lumière s’était faite sur les supplices endurés par les juifs pendant la guerre. Et Emma avait entamé un cursus d’histoire à la Sorbonne où peu de professeurs osaient aborder cette guerre qui de toute manière n’ était pas,ou alors de manière anecdotique, dans les programmes. Quand à l’actualité du moment elle est surtout centrée sur ce que l’on appelle. Toute époque a sa langue de bois… Les événements d’Algérie, événements pour lesquels Emma se passionne, prenant parti, pour les algériens tout en s’inquiétant pour ses cousins partis faire leur service militaire là bas. Un certain Ahmid apparaît pendant quelques pages… Pierre lit ces lignes et songe que lui même au lycée n’a pas entendu parler de la seconde guerre mondiale.. son professeur leur a donné un polycopié en fin d’année. Quelques pages, quelques lignes sur la shoah, mais on ne parlait pas encore de shoah… Pierre peut encore réciter ces lignes. « Pendant la guerre les nazis ont mis en place la plus grande entreprise d extermination jamais encore connue et des rafles de juifs mais aussi de tsiganes ont eu lieu un peu partout dans tous les pays… » Pas un mot sur la complicité des autorités françaises. Peu sur le régime de Vichy sinon une note sur les procés de Pétain et Laval, noyés dans les procés de collaborateurs qui se multipliaient en France au même moment. Il se rappelle qu’il avait dû chercher dans le dictionnaire les sens du mot « gazés ». On parlait pourtant déjà à l’époque aux informations du combat mené par les époux Klarsfeld… Pierre savait qu’ils traquaient les anciens criminels de guerre, notamment des hauts dignitaires du régime de Vichy, responsables des aspects les plus infâmes de la collaboration… A la fac il avait eu affaire à un professeur d’histoire médiévale, passionnant mais dont il a appris ensuite qu’il était… comment dit on déjà ? Révisionniste ? Négationniste ? Enfin quoi, qu’il niait l’existence des chambres à gaz… Emma ne parle pas dans son cahier de tout ça elle évoque ses cauchemars, ses découvertes de jeune étudiante à la Sorbonne, ses amours… Pierre aurait voulu sauter des pages pour en venir à lui, sa conception, sa naissance. Mais il restait comme scotché à ce récit parcellaire, parfois profond, parfois futile, qui lui rendait sa mère.

« Rhoooo, rhooooo !! » Pierre sursaute, il s’est endormi sur les dernières pages du cahier ouvert et l’oiseau, une petite tourterelle qui fait sa coquette et le dévisage de son petit oeil ourlé de noir derrière la vitre entrouverte sur leur petit balconnet, l’a tiré de ce sommeil, il marchait le long d’une voie ferrée, devant lui cette jeune femme qui court puis s’effondre… une chute précédée du même claquement sec, que Pierre entend toujours dans ce rêve récurrent, parfois il la voit, parfois c’est lui qui court et s’effondre…

Le soleil s’étale sur la table en formica, strie le cahier. La pendule : un bus londonien souvenir de leur voyage britannique, l’an dernier, rappelle Pierre à l’ordre ! Déjà 13h ? Pierre prend à la demie, il va encore être en retard !!

« Vite mon Pierrot dépêche toi, prends toi du souci, » se répète t- il en boucle tout en arrachant un bout de pain à la baguette. Pas le temps de manger… Mon Pierrot c est le petit mot d’amitié de ses grands parents et surtout de Lucie et Pierre ne peut s’empêcher de se demander tout en claquant la porte derrière lui comment Emma l’aurait appelé qu’elle était restée…

Dans le métro, Pierre regarde une affiche sans la voir vraiment : c’est une pub pour L’Oreal qui affirme « Jeune maman et pourtant toujours fraîche et jolie » dessous on voit une jeune femme maquillée, gros plan sur son visage souriant et sur celui du petit ange frisotté qu’elle tient dans ses bras et qui la regarde avec ravissement.

Les dernières pages du cahier le hantent..dans celles-ci où l’écriture est de plus en plus heurtée, Emma raconte l’amour, elle ne donne jamais le nom de cet homme, toujours une initiale M.. qu’elle a vécu, d’abord fusionnel, puis étouffant, l’homme, dont Pierre devine qu’il est marié, Emma ne donne pas de détails mais Pierre devine à travers les lignes, d’abord le ravissement puis le malaise et même la peur au fur et à mesure que les scènes de jalousie maladives se multiplient. Une page ne contient que ce début de phrase… « Aujourd’hui il m’a »

La page suivante s’intitule « début de ma deuxième vie » L’année a changé, on est en 68, Emma est enceinte, elle vit dans un studio prés du Luxembourg et elle n’ rien voulu dire à ses parents de l’identité du père… Lucie est blessée je le sais mais quoi lui dire j ai tellement honte de m’être laissée embarquer dans cette histoire et puis je ne veux plus rien avoir à faire avec M.

S’ensuivent la sommaire description de la naissance de Pierre, « Je ne savais pas qu’on pouvait souffrir à ce point » relate sobrement Emma.

Les deux années suivantes Emma écrit très peu, des choses confuses, les cauchemars, comprend Pierre, ont repris avec quelques variantes « des bébés jetés vivants dans des brasiers… » et ne lui laissent que peu de répit..

Jusqu’à ces mots « mon Pierre mon bébé mon amour si tu lis ce cahier j’espère que tu comprendras que je fais ça pour toi » sur lesquels Pierre s’est endormi…

Quand Pierre sort du métro, station Luxembourg, dans la curieuse touffeur de cet après midi parisien printanier, il a pris une décision. Il va partir à la recherche d’Emma, sa mère, cette inconnue qui n’en est plus une…

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