Greta 2 : l’étau se resserre

Greta ne comprend plus rien elle regarde dans le vide des heures durant, quand elle a appris qu’elle était enceinte elle a pleuré toute la nuit…pendant quelques jours elle a donné le change à la fabrique mais les nausées fréquentes le matin qui l obligeaient à courir aux toilettes, la pâleur installée de son visage et ses yeux cernés ont fini par alerter sa patronne.

Greta se repasse en boucle son dernier jour

Ce jour là le bus arrive en retard et Greta trouve la patronne sur le pas de la porte et les poings sur les hanches

« Greta c’est votre troisième retard ce mois, vous passerez dans mon bureau à la pause »

Le coeur battant la chamade, Greta se glisse à son poste de travail, Simone et Ginette la regardent avec compassion, Greta tente un sourire, va pour s’installer l’air bravache malgré la brûlure des larmes qui toquent à la porte de ses paupières. Les deux filles si dissemblables qui partagent sa table, l’une brune, et l’ autre auburn, l’une aussi ronde que l’autre est maigre, Greta les a surnommées Filiffer et Patapouf, s’entendent comme larrons en foire et Gréta, quoi que plus réservée, apprécie de travailler avec ces deux boutes-en train dont l’ inaltérable bonne humeur lui fait du bien…Tout glisse sur elles, les privations, le rationnement qui se met en place et même les bruits de la guerre, bruits de bottes quand les allemands passent, il occupent Paris depuis peu, glissent sur elles comme l’eau sur les plumes d’un canard…mais aujourd’hui non, aujourd’hui Gréta voudrait qu’on la laisse tranquille…elle ne s’est pas plutôt assise que son estomac lui semble tout à trac remonter dans la gorge. Bousculant Simone qui s’était levée pour aller vers elle, et ignorant les cris de la patronne « Mais enfin Gréta !!! » Elle s’est précipitée, petite porte derrière qui frotte et grince sur ses gonds, la petite cour malodorante, et enfin au bout la porte en bois des toilettes. Les vomissements la secouent lui brûlent la gorge tandis qu’elle éjecte par saccades le maigre déjeuner -chicorée, pain bis tartiné d’ une noisette de margarine- que maman l’a forcée à avaler ce matin.

Si ce bébé pouvait partir a t elle songé comme chaque heure chaque jour depuis qu’elle sait, cette pensée la ronge comme un cancer, comment va t elle s’en sortir ? Elle tourne le problème dans tous les sens mais ne sait pas quoi faire…

Elle tire l’antique chasse qui menace toujours de céder et fait son office en crachotant se penche au dessus de la pierre de l’évier et bassine d’eau fraîche son visage.

Elle a travaillé tout le matin dans un état second. A la pause la patronne s’était absentée, prétextant d’un air vague, quelques courses dans le quartier. Les filles font chauffer tour à tour le contenu de leur gamelle sur la cuisinière au charbon. Gréta a faim mais toutes ces odeurs mélangées lui redonnent illico la nausée qu’elle s’efforce de contenir, respire lui a dit maman, respire profondément ça va passer… Elle s’installe à la massive table de couture que ses collègues ont hâtivement débarrassée des patrons qui s’entassent dessus.

Assise en face d’elle, Ginette la regarde à la dérobée tout en plaisantant avec les autres, Greta baisse la tête et mange son riz, elle n’ a rien voulu emmener d’ autre, lentement, par petites bouchées…elle s’essaie à rire à une saillie de Simone qui raconte avec animation la fois où la patronne et son postérieur qu’elle a imposant sont restés coincés dans le monte charge. Donner le change, il faut donner le change… Mais elle se sent tellement épuisée, son chiche repas, à peine avalé, lui pèse sur l’estomac. Elle voudrait dormir…un silence s’installe à la table et quand au prix d’un grand effort Greta redresse l’enclume qui tout à coup lui tient lieu de tête, elle se trouve sous le feu de 12 regards embarrassés..

Simone se gratte la gorge :  » Gréta, je…on se connait depuis 2 ans et….je… » Ginette vient à sa rescousse et débite d’un trait sa phrase « on sait on a deviné que tu es enceinte et on peut t’aider…enfin si c’est ce que tu veux…on connaît une femme qui pratique des …  » Paule dit à son tour, tout en prenant la main de Gréta « des avortement, elle fait passer les bébés »

Greta n’a pas bronché, les regarde tour à tour, tour à tour elles baissent les yeux, un peu honteuses d’avoir osé, ces filles sans malice qu’elle croit connaître, lui proposer ça !

« Je ne sais pas je vais y réfléchir merci en tous cas « bafouille t elle mortifiée… Sourires, plus tard dans la petite cour où quelques unes fument au soleil, un brave petit soleil de novembre, Simone qui souffle  » n’hésite pas tu peux tout me raconter je serai muette comme une tombe « .. une tombe !! l’expression fait frémir Gréta qui s’éloigne.

La reprise du boulot se fait sous les ordres de Georgette, une grande bringue qui du fait de son ancienneté dans la fabrique seconde la patronne lors de ses rares absences. Celle-ci ne revient qu’en fin d’après midi, passe sans un regard à côté des trois filles et lâche un « Gréta, dans mon bureau ! » Greta finit le surfilage de sa pièce de tissu, passe la pièce à Simone et se lève pour aller dans dans la petite pièce attenante. Tousse discrètement, le bureau empeste le tabac et Greta se sent défaillir, autant d’inconfort que d’anxiété quand elle tombe plus qu’elle ne se pose sur la chaise que lui indique le doigt impérieux de Madame Tissot.

Greta qui ne rentre pas souvent ici constate que le bureau contraste avec la grande pièce impersonnelle de l’atelier, les murs de plâtre sont peint d’un ocre chaleureux, sous la fenêtre, un araucaria tend ses bras verts à côté de graminées jaunes et oranges dont Greta ne connait pas le nom. Qu’est-ce qui pousse en octobre se demande-t elle ?

Sa patronne ne lui donne pas le loisir de s’appesantir sur le décor et attaque bille en tête « Gréta je suis désolée, je ne vais pas pouvoir vous garder » et comme Gréta bégaye mmmmadame jjje vous pppromet de ne plus être…’ Madame Tissot la coupe : ça n’a rien à voir avec vos retards Gréta ni avec votre travail qui est excellent.- mmmais alors ? Murmure Greta… Je ne faisais pas de courses, j’étais à la kommandantur lui dit Madame Tissot en lui prenant les mains.. Greta, c est officiel, nous n avons plus le droit de garder des israélites, devant le regard d’incompréhension de Gréta, Madame Tissot précise de personnes juives, dans notre personnel… En plus vous êtes enceinte n’ est ce pas ? Greta n a pas besoin de répondre la soudaine rougeur qui lui chauffe les joues parle pour elle.

Greta, n’a pas osé parler du viol mais comprend que sa patronne se doute à sa gentillesse malgré tout… « Des que les choses seront plus calmes revenez me voir, le bout du tunnel, le monde d’après….etc » tout un discours que Gréta n’a pas entendu tout à son désarroi. Renvoyée, je suis renvoyée…mais qu’allons nous devenir !

Quand Greta a pris congé de ses camarades Ginette en l’embrassant lui a glissé un bout de papier dans la main. Et reviens nous voir ?

Greta récupére le bout de papier laissé depuis ce jour dans une poche de son manteau, maman prépare le souper « des falafels avec la soupe ça te va ma Greta ? » et sans un mot Greta lui glisse le papier sous les yeux . C’est quoi Greta une adresse ? L’ adresse de qui ? demandent elle distraitement en s’ essuyant les mains à son tablier. Puis elle regarde plus attentivement le papier et regarde sa fille attendant ses explications. Gréta la gorge serrée croisse plus qu elle ne dit cette adresse maman c est pour tu sais bien..faire passer les bébés… Un avortement crie sa mère tu veux avorter !! ?! Mais ma pauvre fille est ce que tu sais que c est interdit ? Je sais mais … murmure Greta cette dame… En plus continue sa mère sur sa lancée c est très dangereux. Beaucoup de ces interventions se terminent mal !! Non Greta tu ne peux pas faire ça !! Sa mère lui arrache le bout de papier, le jette dans la poubelle. Greta s’est rencognée contre le buffet, voudrait se révolter, dire à sa mère qu’elle préfère mourir plutôt que de devoir accoucher de ce bébé mais ce sont les larmes qui montent qui servent d’éteignoir à sa colère elle pleure à chaudes larmes et cette expression lui semble tout à coup parfaitement convenir tant cette eau qui coule, irrépressible, lui brûle le visage, tant l’acidité lui ronge le coeur… Maman a tout arrêté, sa diatribe et la cuisine, elle serre Greta dans ses bras.  » on va s’en sortir ma chérie, ma douce Gretechele, on va l’élever ensemble cet enfant tu verras ça ira ! « 

« La porte claque un sonore « Bonsoir les dames de mon coeur » retentit dans le petit corridor, qui fait sourire les deux femmes, Gréta s’essuie bien vite les yeux d un revers de manche « ça va papa ça va »

Plus tard ils en ont parlé, papa a abondé dans le sens de maman, donné des chiffres, parlé du risque juridique, à fortiori pour nous les juifs a t il soufflé en regardant sa femme. Greta sait que la discussion a repris plus tard. Le petit appartement n’ est pas très bien isolé, elle a entendu papa demander et Greta entendait l’anxiété dans sa voix  » mais est-ce qu elle va supporter d avoir cet enfant ? » la réponse de maman était presque inaudible mais Greta, l’oreille collée à la mince paroi séparant les deux chambres a entendu ces bribes de mots  » mieux comme ça …voisine a dit…autres mesures plus graves…sera peut être protégée si enceinte... »

Greta ne comprend plus le monde, cette atmosphère oppressante, cette sensation d’être prise dans une nasse se refermant progressivement sur elle et ses coreligionnaires… Rue Vauquelin hier où maman l’a traînée, il faut prendre l’air ma chérie, tous semblaient si soucieux et elle a même vu le rabbin se détourner furtivement pour écraser une larme.

Quand ils sont arrivés de Hambourg au tout début des années 30 elle était petite encore, elle se souvient malgré tout du haut de ses huit ans, du chagrin mêlé de soulagement de ses parents, il se préparait du vilain en Allemagne pour les juifs avec la montée de Hitler au gouvernement, (maman et papa faisaient partie des rares personnes à avoir lu son manifeste Mein Kamph, malgré le prix exorbitant auquel il était vendu et celui-ci était sans ambiguïté sur le sort préparé aux juifs allemands) mais ici au moins ils seraient en sécurité, pauvres certes, ils abandonnaient tout mais en sécurité !!

Mais voici qu’ici aussi le cauchemar recommence…

Comme elle son père a été remercié, il travaille chez des artisans qui le payent à la tâche, de la main à la main. Il rentre de plus en plus soucieux. Maman a gardé son travail à façon. Madame Tissot n’a pas abandonné Greta, régulièrement elle envoie les filles, jamais la même, pour éviter les ennuis, lui amener un peu de surfilage à domicile. La jeune voisine du quatrième Madame Horowitz, « appelez moi Lena, Greta, pas de cérémonie entre nous ! » lui a prêté sa Singer, elle va travailler chez elle, un petit appartement qui est la copie conforme du leur un étage plus haut. Le chandelier à neuf branches compris. Le mari de Lena a pris le maquis pour échapper au STO, elle n’en a que peu de nouvelles…

Les rumeurs concernant d’autres brimades à venir s’amplifient à mesure que le ventre de Gréta gonfle…Elle a moins mal au coeur c’est déjà çà. Elle a abandonné toute idée d’avortement, de toute façon il est trop installé déjà ce bébé dont elle espère qu’il sera une fille. Quand elle s’autorise à penser à ce bébé à venir, c’est une image de propagande qui lui vient, la photo de Hitler le chancelier allemand, bébé…tel qu’un article d’un journal populaire tout récemment paru l’a publié au moment de son élection. Greta avait 11 ans alors et elle avait passé un grand moment à scruter le visage de ce bébé sur la une, se demandant confusément comment il se faisait qu’un bébé puisse être responsable de l’exil de tant de personnes.

Papa est allé voir,  » à tout hasard  » à t il dit fuyant le regard courroucé de sa femme, à l’ adresse de l’ avorteuse, la faiseuse d’ange comme on disait… Il est rentré blême de son expédition, Greta le revoit, son papa, dans l’entrée, une main s’appuyant au mur, puis dans le fauteuil à oreillette du petit salon où maman l’a assis d’autorité avant de lui préparer un cognac. La lippe tremblante sous la petite moustache bien peignée, un peu grisonnante, les lunettes embûées… il a raconté qu’alors qu’il frappait à la porte, sur le palier derrière lui, une porte s’est entrouverte. La voisine a chuchoté « si vous venez bien pour ce que je crois, partez monsieur partez vite, il y a eu des dénonciations et elle a été arrêtée ce matin, elle est à la sûreté pour sûr à l’ heure qu’il est »

« Voilà a conclu maman qui met un terme à cette idée d’avortement « 

Voir aussi Gréta 1 :https://cecilevalentine.wordpress.com/2021/03/17/greta-1/

5 Comments

  1. Me voilà avec beaucoup de retard mais bon.
    Ton texte m’a ému une nouvelle fois . Certaines femmes ont cumulé les malheurs. Merci Simone Veil…
    Ce fut une époque dure et tu as raison de temoigner pour Greta, les siens et leur rendre hommage.
    Peut-être en feras tu un roman?
    Tu en as la capacité, un style qui t’es propre, une belle qualité d’écriture et tu sais bien d’écrire tes personnages.
    Reste à connaître la suite et ta motivation profonde d’écriture, quel sens tu veux donner à tout ça
    Amitiés
    Alan

    J'aime

    1. J aimerais que cà fasse un roman au finalnpour l instant je me laisse guider par les personnages.. j zi une idée générale mais ça demande à être documenté ces aller retours entre 3 époques différentes et je ne trouve pas le temps ces jour. des bises Alan porte toi bien

      Aimé par 1 personne

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