Emma 5 : dans le métro

Excusez-moi, monsieur, pardon madame Emma serre les dents, plus de vingt ans qu’elle n’est pas montée dans un métro parisien… Lors de ses rendez-vous avec l’éditrice, elle avait préféré prendre le bus… Elle vient de faire un pélerinage, une longue promenade dans les allées ensoleillées du jardin du Luxembourg, et le contraste est saisissant entre la fraîcheur du dehors et la moiteur des longs couloirs encombrés. Elle songe tout en se frayant un passage que mis à part les portillons automatisés rien n’a changé, ni l’odeur, ni le monde…L’heure d’affluence, on dit l’heure de pointe à présent, peu importe les mots, le vocabulaire change mais décrit toujours la même réalité un peu poisseuse, les bousculades dans les couloirs, les corps qui s’agglutinent dans les rames, les odeurs qui prennent à la gorge parfois… Elle se rappelle que petite et même jeune femme elle montait toujours dans le wagon de tête et regardait la machine avaler les rails dans les long couloirs souterrains. Légèrement oppressée, elle regrette de ne pas l’avoir fait, le bruit lui semble assourdissant, quand la rame tourne elle s’accroche au poteau plus fermement. Elle tomberait sinon… Madame voulez-vous vous asseoir ? Le jeune homme qui lui parle, brun, l’oeil compatissant, répète pensant qu’elle n’a pas entendu Madame vous êtes toute pâle asseyez vous ! Et joignant le geste à la parole il se lève, indique le siège qu’il vient de libérer. Emma sourit, remercie ce jeune homme qui, elle s’en rend compte à présent, pourrait être son fils, et s’assiet. Encore dix stations calcule-t elle avant de, vaincue par l’émotion, et la fatigue déferlant sur elle, fermer les yeux, juste une minute, pense Emma il ne s’agirait pas de louper ma station et mon rendez vous avec la librairie..

C’est la longue courbe pour arriver à Châtelet, brutale accélération puis freinage intense accompagné de l’odeur caractéristique des freins en surchauffe qui l’a réveillée. Elle était dans les bras d’Ahmid… Quel joli nez tu as disait-il en passant son index dessus, puis faisant de même avec le sien : tu pourrais être arabe comme moi si tu n’avais pas les cheveux si lisses.

Ahmid, depuis combien de temps n’avait elle pas pensé à lui, son amour des bancs de fac, la douceur de ses cheveux bouclés serrés, couleur de miel, son regard si doux, que la myopie rendait insondable. Je ne suis pas arabe avait elle répondu je suis… Il l’ avait interrompue d’un baiser.

C’était en 61: il était apparu en cours d’année sur les bancs de la Sorbonne et l’attirance entre eux avait été immédiate. Trente ans déjà calcule Emma… Des discussions passionnées les opposait sur la guerre d’Algérie, le conflit israélo-palestinien… plusieurs intifada plus tard, elle songe qu’il avait raison, le supplice des juifs ne pouvait pas excuser leur main mise sur la Palestine et le sort fait aux palestiniens. Elle ne lui a jamais raconté son histoire, chaque fois qu’elle voulait aborder le sujet, une étrange pudeur lui soudait les lèvres.

Quelques mois de bonheur intense, promenades sur les bords de seine, soirées dans les clubs du quartier latin. Un souvenir particulier émerge de cette période, cette première soirée au Caveau de la Hûchette. Ce grand monsieur noir qui leur avait appris à valser. Emma, troublée, avait pris conscience ce jour là du côté éminemment subversif de la danse, expression verticale d’un désir horizontal… Elle avait repensé à cette confidence de Lucie, nous allions danser clandestinement ton père et moi pendant la guerre, les cabarets et les bals avaient été fermés par le régime de Vichy sur ordre de l’occupant, et Emma a appris ensuite de ses études que de tous les loisirs les endroits où l’on danse sont toujours des lieux éminément suspects pour les régimes dictatoriaux.

Ahmid souffrait d’un racisme que les événements d’Algérie exacerbaient. Des regards et des remarques blessants, le cadre universitaire n’était pas exempt et au fur et à mesure des événements et l’année allant à son terme les tensions étaient toujours plus vives.Plus tard Emma lira dans un journal cette expression : les ennemis de l’intérieur, et ça fera écho à son souvenir d’une phrase amère lachée par Ahmid, ils me regardent comme une béte curieuse, comme si j’étais leur ennemi… Elle l’ avait traité de paranoïaque …et puis il y a eu cette manifestation d’octobre. Il en est revenu, sombre et mutique, la manifestation avait lui a t il dit mal tourné… Il lui a fait l’amour fiévreusement avec une violence dont il n’était pas coutumier. Ensuite Ahmid, en dépit de ses interrogations, dis moi, raconte moi Ahmid, a pleuré contre son épaule mais n’a rien voulu dire d’autre que ça… ça avait « mal tourné » c’est à la radio le lendemain qu’elle a appris abasourdie ce qu’il entendait par là : les algériens jetés par dizaines dans la Seine. Ce même soir elle l’a attendu en vain. Quand elle s’est présentée à sa résidence en haut du boulevard Saint Michel. Le concierge lui a dit qu’il était parti plus tôt, avec tout son bagage et lui avait rendu la clé sans plus d’explications. Plus tard Emma a reçu une lettre. Ahmid était parti en Algérie, il voulait soutenir le FLN, il s’était engagé contre la France. Il l’aimait, il reviendrait.

Emma ne l’a jamais revu, quelques lettres échangées, et puis le silence…

C’est le silence, soudain, qui tire Emma de son songe éveillé. Le métro est arrêté. Dans le wagon il n’y a plus qu’elle… Elle ramasse ses affaires et sort juste avant que les portes ne se referment. Le jour est bien entamé et dehors la lumière crue lui blesse les yeux, ses oreilles sont agressées par les bruit d’une circulation intense. Elle consulte le plan de quartier : Solférino, elle doit aller rue de Solferino. C’est sa première séance de dédicace en librairie, elle est un peu nerveuse…

3 Comments

  1. L’histoire d’Emma nous replonge dans cette éternelle actualité, dans ce conflit qui semble insoluble. Emma et Ahmid ont en eux les blessures héritées du passé de leurs proches et de ce qu’ils oint vécu dans leurs chair. Seul l’amour peut guérir ou apaiser leurs douleurs.
    Quand à la rue de Solférino, sa rose a bien flétrie;). Bonne dédicace
    Bizhes, Alan

    Aimé par 1 personne

    1. Merci Alan ! oups la rue de solferino …je savais bien que c etait une référence mais quoi ! a propos de Mitterrand j ai écouté la semaine derniere Christiane Taubira sur FI et elle en parlait très bien je trouve. bises

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