Léa n’aime pas les papillons

Avec cette nouvelle écrite l’an dernier j ai obtenu le 3e prix du concours » lire à saint étienne » cette année.

Léa détestait les papillons. Pourquoi ? Elle ne savait pas. Chaque fois qu’elle en voyait un, une sorte de signal d’alarme résonnait dans sa tête, comme un gong, et la vibration emplissait tout son corps. Rien n’y faisait. Petite elle se mettait à hurler. Plus grande il lui suffisait, toutes affaires cessantes, d’enfouir sa tête dans ses bras, de respirer profondément plusieurs fois et le gong s’éloignait, le malaise s’apaisait… jusqu’à la fois suivante…

Elle n’a pas toujours été comme ça Léa, elle se rappelle avoir joué comme tous les enfants à courir après ces petits êtres volants, fascinée comme les autres, par leurs petits corps duveteux aux couleurs chatoyantes. Elle se rappelle les avoir observés lorsqu’ils venaient se poser sur sa fenêtre, et que le soleil de Normandie avivait leurs couleurs. Elle savait que les toucher risquait de les abîmer, leurs enlevant cette impalpable poussière, qui comme la fée Clochette, leur permettait de voler.

A présent l’idée de sentir leurs pattes duveteuses sur sa peau lui donne la nausée.

Elle ne sait pas, non, Léa, quand tout çà a commencé.

La psychologue a parlé de phobie héritée de l’enfance. « Ce n’est pas une simple détestation, Léa, vous savez ? on parle de phobie. » En sortant du cabinet, suite à cette première séance, Léa est allée consulter le dictionnaire.

« Phobie nom féminin : Crainte angoissante et injustifiée d’une situation, d’un objet ou de l’accomplissement d’une action. Aversion très vive pour quelqu’un ou peur instinctive de quelque chose : Avoir la phobie de la foule. adjectif : phobique. »

Ainsi elle était « phobique » ?
Des papillons il n’y en a plus beaucoup autour d’elle, elle s’applique à rester dans la capitale où elle travaille.
Elle est traductrice, en free lance, cela lui permet d’être le plus souvent en télétravail. Merci Internet qui vous permet de vous faire un carnet de relations sans mettre le pied dehors !
Elle fuit toute occasion de revenir dans cette petite ville de D. où ses parents vivent et où elle a passé son enfance.
Et fuit également toute invitation pour la campagne.
Dans son petit appartement aseptisé, elle garde les fenêtres soigneusement closes.
Des papillons, il n’y en a plus beaucoup de toute façon, et tout le monde le déplore. Les pesticides, le réchauffement climatique ont eu raison de la plupart des espèces.
« Ils ont eu raison des beaux papillons de notre enfance, tu te souviens Léa ? lui a innocemment demandé son frère Pierre Ah mais c’est vrai tu ne les aime pas. » « Non » a sèchement rétorqué Léa.
C’est Léo, ce garçon qu’elle fréquente depuis peu, qui lui a conseillé la psychologue.
Elle s’était laissée persuader d’aller à cette soirée. Son amie Coline avait tellement insisté ! Boissons, rires, discussions, danses, et ce garçon brun, qui était entré dans sa vie.
Léo, si patient, qui l’accepte comme elle est, ses pulls trop longs, sa hantise des fenêtres ouvertes, sa répugnance des contacts trop rapprochés…
Léo qui, à force de patience, a réussi à apprivoiser ses peur et se frayer un chemin jusqu’à son cœur.
Elle n’a parlé qu’à Léo de sa peur des papillons, ses parents n’ont jamais fait le rapprochement entre ses « caprices » , comme ils appelaient ses crises de panique, et la présence de papillons.
Pierre, lui, a bien compris qu’ il y avait peut-être un lien, mais dans cette famille, on ne parle pas de ce qu’on ressent, ils n’en ont jamais parlé.
Ses amis ? Léa a essayé mais chaque fois, une sorte de honte l’envahissait, elle ne s’expliquait pas cette honte, qui l’empêchait d’aller au bout de son explication, si ce n’est l’absurdité du motif.
A qui pourriez vous dire sans paraître complètement folle ? « je ne sors pas oui, ou très peu, ce n’est pas que je n’aime pas être avec vous, c’est parce que j’ai peur de croiser la route d’un papillon ».
Des amis, Léa en a peu. Elle est considérée comme asociale. « Et peut-être, se dit-elle au fond d’elle même, peut-être est-ce que je suis » ?
« Mais depuis quand ? » la questionne une première fois, puis lui redemande, chaque fois, la psychologue.
Depuis quand avez vous cette phobie des papillons ?
Léa ne sait pas, non, vraiment pas. Avec la psychologue, elles ont passé en revue son enfance, mutique, et son adolescence solitaire. Rien n’a émergé, du moins rien qui fasse sens, de cette longue « trop longue, « pense Léa, enquête.
« Depuis quand ? » ne cesse de demander R.P.
« Depuis quand ? lui a demandé Léo l’autre jour, refuses-tu d’aller voir des médecins quand tu es malade ? « 
« Depuis quand ? » lui dit Coline au téléphone ne veux tu pas sortir avec tes amis ? »
« Depuis quand lui a demandé sa mère, ça c’était hier, n’es-tu pas venue nous voir ? »
« Depuis quand ? depuis quand ?? » Toutes ces interrogations dansent une ronde infernale dans sa tête et Léa se sent devenir folle.
C’est le gong, le gong dans sa tête qui l’a réveillée cette nuit.
Heureusement Léo était là.
Léo qui l’a serrée très fort dans ses bras, lui a donné un verre d’eau fraîche, est resté près d’elle et lui a parlé tout doucement jusqu’à ce qu’elle se rendorme.
Elle se serait sinon jetée par la fenêtre.
Aujourd’hui elle parle avec la psychologue de cette pulsion nocturne. Échapper au gong en se jetant pas la fenêtre.
Elle est là, presque allongée sur le fauteuil. Dans la demi pénombre elle ne distingue pas bien le doux visage de R.P mais elle sent, à la qualité du silence qui s’installe, la sollicitude de la femme à côté d’elle.
Cette attention lui fait du bien, elle s’assoupirait presque quand la voix de sa psychologue lui parvient, comme venue de très loin.
« Léa nous allons tenter les associations d’idées, Vous allez me dire très vite ce qui vous passe par la tête, sans réfléchir s’il vous plaît : si je vous dis « papillon » ?
« Léa ? Papillons ? « 
Léa ? Papillons ? »
Léa a pensé mais n’a pas dit « Sphinx ».
Et c’est cette image là d’un grand papillon noir, ailes duveteuses, reflet bleus, pattes crochues, qui soudainement lui occupe le cerveau jusqu’à le remplir entièrement.
Le grand papillon aspire tout dans sa tête et bien que, soudain toute recroquevillée sur son fauteuil, elle presse les poings bien serrés sur ses yeux, l’image ne s’en va pas.
Le tremblement qui fait trépider son corps entier non plus.
Une pensée arrive à se frayer un passage, non pas une pensée, un mot…
Et couvrant la douce voix de R.P qui insiste « Léa si je vous dis… » Elle se met à crier, « dentiste, dentiste » se redressant toute droite, et presque victorieusement, répète encore « dentiste, dentiste » quoi qu’avec une drôle de voix suraiguë qu’elle ne se reconnaît pas, puis s’effondre en larmes convulsives dans le grand fauteuil coloré.
A la fin de la séance, la psychologue retient un moment la main que Léa lui tend, et la regardant dans les yeux lui intime : « Léa, interrogez vos parent, votre frère, qui vous voulez, tous les trois si nécessaire, ça a certainement un sens, quelque chose dont vous ne voulez pas vous rappeler, il le faut pourtant. »
Maman, dit Léa ce même soir au téléphone, – Léo est là qui lui tient la main, aurait-elle appelé sinon elle n’en est pas certaine, et puise dans son regard attentif le courage de continuer- Maman, tu vas certainement trouver la question bizarre mais est-ce que dans mon enfance, tu te rappelles de quelque chose en lien avec un dentiste ?« 
Non, maman ne voit pas, Léa insiste…
Et puis…
« Ah je pense à quelque chose mais c’est très vieux  » … »oui ? » L’encourage Léa le cœur battant.- Tu avais 4 ou 5 ans, je t’accompagnais chez le dentiste, et l’école m’a appelée pour que je vienne chercher ton frère il s’était fait mal au basket. J’ai du te laisser à la porte !
Tu te souviens de ce bon vieux docteur R. ? C’était notre dentiste de famille mais après cette fois là tu n’a plus jamais voulu aller le voir !
Ni aucun dentiste d’ailleurs…
Ces hurlements que tu poussais ! vraiment tu me faisais honte ! Tu ne te souviens pas de lui ? Vraiment ?
Mais si, il vous donnait un bonbon à la fin…
Il est parti de la région , retraite je crois, quelques temps après…
Non tu ne vois pas ??
Il avait un petit vidéo projecteur à coté du fauteuil, il projetait des images de ? …
Attends, laisse moi réfléchir… oui, ça me revient ! Des images de papillons pour que vous ne gigotiez pas trop pendant les soins »
Maman s’interrompe, un silence s’installe, que Léa occupe à tenter de maîtriser le gong revenu, plus fort que jamais, dans sa tête.
« Mais pourquoi tu me poses cette question ? »
« Pour rien, Maman, pour rien » a réussi à dire Léa avant de s’effondrer en larmes dans les bras de Léo.

6 Comments

  1. Coucou Cécile!
    J’ai beaucoup aimé cette nouvelle mais je reste dubitative sur l’épilogue.
    Léa a peur des dentistes. Le sien projetait des images de papillons, donc: papillon- dentiste- douleur.
    Ou, tu termines dans un non dit « d’agression sexuelle ».

    Aimé par 1 personne

    1. Pour moi elle s’est fait agresser par le dentiste ou du moins il s’est montré libidineux avec elle ce qui expliquerait le refoulement. Mais le lecteur est libre d’imaginer😏

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  2. Prix bien mérité.

    La lépidophobie n’est pas courante. Les papillons sont des être fragiles et gracieux. On voit bien dans ta nouvelle qu’associer avec autre chose, n’importe quoi d’innocent peut se transformer en gros danger.
    On doit sûrement pouvoir être phobique de tout.
    Je connais des arachnophobes. Rien que le mot araignée les met mal à l’aise.

    Aimé par 1 personne

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