Pierre 6 : Pitchipoï

Pierre s’arrête à la station Luxembourg, enfile la longue montée de la rue saint Jacques. Ces printemps sont de plus en plus instables songe t- il en s’épongeant le front, son parapluie inutile, lui encombre le bras. Heureusement voici l’immeuble. Sous la porte cochère  côté droit à hauteur d’homme Pierre a toujours regardé cette inscription avec compassion. Sobre la plaque indique en lettres noires sur fond doré  » ici six familles juives ont été raflées entre juillet 1942 et août 1944 et déportées à Auschwitz et Birkenau. Personne n’est revenu. »

Aujourd’hui cette inscription lui fait monter les larmes aux yeux. Un  rêve lui revient, il se revoit sur le pas de la porte de ce petit logement, deux chambres de bonnes avec un petit cabinet de toilettes ajouté. Le corps étendu, la main tendue vers lui… C’était avant les révélations de son grand-père. Sa mère sauvée de la déportation.   Il a à faire dans l’immeuble, il doit trier le courrier de l’après midi et le distribuer, passer voir le locataire du 3eme qui a un souci avec  son évier mais ensuite ?  Pourquoi ne pas passer voir Madame Horowitz la vieille propriétaire du 6éme ? Elle lui a déjà plusieurs fois proposé de venir prendre un thé avec elle mais jusqu’ici il avait décliné.

Avec le temps, les conseils d’Ernest et quelques tutoriels sur internet, Pierre a acquis un certain  savoir faire en réparations en tout genre et les occupants de l’immeuble le sollicitent souvent. « Alors Monsieur Peyot,  qu’est ce qui se passe avec votre évier ? » Aujourd’hui pas grand chose heureusement un joint à changer, le siphon à déboucher. Pierre s’acquitte rapidement de sa tâche, écoute avec une patience bien simulée les remerciements et bavardages du locataire et ne peut sans manquer de tact refuser le café, « Tu prendras bien  une petite goutte avec ? » propose le vieux Peyot.

Au 6é, Léna Horowitz l’attend..

Il se retrouve assis dans la vieille cuisine. La toile cirée, quoi que propre, est légèrement collante et Pierre note dans un coin de sa tête de lui proposer de la changer. Il fait souvent des courses pour ses protégés, comme il aime à les appeler. Il a développé lui si jeune, une sorte de sentiment paternel pour les plutôt vieux propriétaires et locataires de cette petite co-propriété. Mais l,’histoire que lui raconte Léna est si prenante et colle tant à ses préoccupations du moment, que Pierre fasciné oublie bien vite la nappe collante, la chaise bistrot un peu branlante, le thé trop infusé, les biscuits un peu rances dont la vieille dame vient de le resservir,..

« J’avais 20 ans quand je suis arrivée dans cet immeuble raconte Léna, je venais de province, Rouen, où j étais couturière dans une entreprise de textile et je suivais mon mari, juif d’origine polonaise et que j avais rencontré sur une plage dieppoise.  Nous avions bénéficié lui et moi des premiers congés payés, c’était en août 36. J’étais bien plus gironde que maintenant » sourit la vieille dame décharnée devant le regard de Pierre qui rougit.

Bien sur nous ne vivions pas dans ce gourbi, nous louions ces chambres de bonnes à des locataires et occupions quand à nous le logement du 3eme gauche. Je l’ ai vendu après la guerre et les gens qui l’ ont occupé jusque dans les années 60 sont ensuite partis et donné en location à une agence mais je m’égare. Que veux tu savoir mon petit je sais que tu as fait des études d’histoire et aussi que tu les as interrompus à la mort de ta grand-mère ? Ah je sais cesse d’écarquiller les yeux la vieille alcoolique n’est pas si paumée qu’elle ne voit pas l’essentiel ! »

Comme Pierre veut protester Léna rembraye sur son récit sans se préoccuper de sa gêne. Comme tu as fait des études, tu n’es pas sans ignorer le sort fait aux juifs y compris en France et la signification de ce tatouage sur mon bras gauche…

Au début de la guerre, mon mari s’est engagé dans les forces libres, répondant à l’appel du général et je me suis retrouvée seule je n’avais pas de ressources, je travaillais à domicile mais la pratique se faisait rare, je travaillais pour des particuliers dont beaucoup avaient fui la capitale et j’ai partagé un temps ma machine à coudre avec la petite jeune fille de l’étage au dessus. Comment s’appelait elle dejâ ? Je ne sais plus c’est si loin mais elle me faisait pitié, elle avait été mise en cloque et il se murmurait dans le quartier qu’ elle avait été violée.

Quand le bébé est né une petite fille toute mignonne, très brune comme sa mère, elle s’est arrêtée de travailler. Elle venait moins. Les bruits de botte et les rumeurs s’amplifiaient dans Paris, On allait déporter tous les juifs étrangers pour une destination inconnue, quelque part en Allemagne. ils avaient déjà commencé avec les juifs polonais.

J ‘étais française depuis plusieurs générations, je me croyais protégée, bien que pour nous les juifs les humiliarions et les spoliations aient commencé très tôt avec ces premières lois scélérates ; les lois de ? de ? ah je ne sais plus…je me faisais du souci pour mon mari qui donnait très peu de nouvelles mais dont je savais qu’il avait réussi à gagner Londres pour y recevoir un entraînement de parachutiste.

Et je m’inquiétais aussi beaucoup pour les voisins tous juifs étrangérs ou français de fraîche date. Notamment cette famille, comment s’appelaient-t-ils déjà. Je revois le monsieur toujours très smart avec sa petite moustache. Ils étaient d’origine allemande, Golstein ? Un truc comme ça…

Leur fille, les parents, le bébé qui avait déjà près d’un an… Je les ai suppliés de partir mais pour aller où ? Me disaient ils ?

Et comment ?

Et la mère disait : ma fille ne risque rien avec le bébé…

Jusqu’à ce matin à l’aube un matin de juillet… les bruits de botte dans l escalier de bois, les coups sonores contre les portes… ils ont été emmenés tous les 4, avec le bébé.

J’ai été lâche ce jour là ajoute encore la vieille dame, j aurais du me précipiter, proposer de prendre le bébé avec moi mais j ai eu peur tu vois ? peur d être embarquée avec eux

Pierre a posé une main apaisante sur le bras décharné. il ose à peine poser la question qui lui brûle les les lèvres « Et.. vous saviez? vous saviez oû ils étaient emmenés « 

On se doutait mon grand que ce n était pas comme ils le prétendaient pour travailler ! surtout quand on a vu partir les familles tu sais ? ce n’ était pas la première rafle mais au début ils ne prenaient que les hommes. On parlait entre nous, et à la synagogue ou ailleurs, circulait le mot de Pitchipoï… Pitchipoï comme « destination inconnue » en yiddish.

Pierre ce soir là reprend le métro troublé, il regarde sans la voir cette affiche publicitaire qui décore les couloirs. une mère et son bébé…

Pitchipoï, Pitchipoï, bien sûr il a déjà rencontré ce nom dans ses études et lors de ses lectures mais où l’a- il lu ou entendu récemment ?

C’est en sortant du métro, lorsqu’il arrive dans leur rue, que la mémoire lui revient. Mais bien sur c est Léa qui lui a parlé de Pitchipoï ! Elle lisait une revue littéraire, Léa aime les romans, Pierre lit surtout des documentaires, les romans l’emmènent trop loin dans l’imaginaire et ça le déstabilise. Mais pas plus tard que la veille ou l avant veille Léa lui a dit « Pierre ce roman tu devrais le lire ça te plairait sans doute toi qui est fasciné par cette période » elle lui tendait sa revue ouverte sur une critique des sorties du mois. Et Pierre a lu «  Pitchipoï :un aller sans retour »

Et Léa d’ajouter

« Mado m’a dit –Mado c est sa copine libraire une petite blonde extravagante- que L’autrice vient à la librairie la semaine prochaine faire une séance de dédicaces. Samedi je crois, on ira ensemble ? « 

Pierre était fatigué, avait acquiescé sans trop savoir à quoi, à peine regardé la revue. A présent il presse le pas, il faut qu’il retrouve cet article. Il lui faut ce livre.