Pierre 7 : la fontaine de Trévi

« Pierre il faut qu’on parle »

C’était hier au petit déjeuner et depuis Pierre promène sa peine de la cuisine au salon et du salon à la chambre.

Léa n’en peut plus, Léa a besoin d’une pause…

Tu ne le fais pas exprès je sais bien Pierre mais tu es toujours tellement préoccupé par tout un tas de choses, à commencer par ton histoire, que tu passes à côté de moi, à côté de nous..

Pierre voulait justement partager avec elle l’histoire de la vieille dame, cette Léna qui l’a ému aux larmes la veille. Mais Léa a dégainé plus vite.

A présent son désarroi est immense, autant que ses doutes.

Pierre tourne tourne dans l’appartement.

Dans son esprit choqué se mélangent la voix de Lena « je ne suis partie qu’en 44, et j’étais jeune et en bonne santé, cà été ma chance » la voix de Léa « Tu me faisais rire, tu ne me vois pas pleurer »

Léa « c’est que je me sens seule, tellement seule ! Et tu me manques même quand tu es là! »

Léna » mon mari n’était plus là, mes voisins avaient presque tous été déportés, je me sentais vulnérable et tellement seule, d’une solitude qu’on ne peut imaginer »

Léa, « Est ce que tu m’aimes ? tu ne me le dis plus, tu ne me parles plus de cet enfant que nous aurons un jour

Léna  » Je me cachais depuis des mois, j’osais à peine aller chercher à manger, ils ont tambouriné à ma porte un matin de septembre… j étais presque soulagée quand ils sont venus, un gendarme et un officier en civil… »

Léa  » je profite des vacances pour aller passer quelques jours chez mes parents je ne te quitte pas mais j ai besoin de faire le point »

Pierre va devenir fou avec ces voix qui s’entrechoquent sous son crâne en proie à la migraine, il n’en peut plus de tourner en rond comme un ours en cage. il s’assoie vaincu dans le petit fauteuil crapaud orange « ne pas penser surtout au jour où ils l’ont acheté » s’exhorte t-il, un coup de foudre de Léa qui lui disait en riant « mais si regarde dans la vitrine ce petit fauteuil me fait de l’oeil »

Sur la table basse une revue oubliée…

Mais c est CE magazine pense Pierre tout soudain fébrile, la fameuse revue dont Léa lui avait lu un article. la revue est ouverte, tiens justement sur cet article et Pierre lit ‘Pitchipoî un aller sans retour« . Plus bas la titraille indique en plus petits caractères « Le roman d’une mère parmi tant d’autres » Pierre survole l’article premier roman blablabla mère déportée à Paris blablabla raffle du Vel d »hiv… Ses yeux se portent à la fin de l’article. Dédicaces de l’autrice samedi 10h à la librairie Les Libellules rue Turgot dans le 9é. Mais c est aujourd’hui pense Pierre. Léa voulait y aller avec moi pas plus tard qu’avant hier et à présent elle m’a quitté…Pierre soupire il ne comprend rien, ne comprend pas ils étaient bien… enfin il croyait…

Bien sûr c’est pesant il s’en rend compte cette obsession du passé, la dépression suite à la mort de Lucie. les cauchemars….

il ira ! Peut-être qu’elle viendra puisqu’elle en avait l’intention et que la libraire est son amie ! Il a besoin d’une explication il a besoin de s’ excuser, il a mal réagi quand elle lui a reproché sa dépression ses obsessions… il l’a traitée d’égoïste et revoit encore le regard profondément peiné de Léa, chaque fois qu’il y pense le souvenir de ce regard le frappe avec un petit coup au cœur…

Il réalise, maintenant qu’elle est partie, à quel point elle l’a soutenu. A quel point il s’est reposé sur sa présence toujours bienveillante comme on endort sa peine dans une couette moelleuse.

Depuis leur rencontre au cours de théâtre de la Fac où tous deux faisaient leurs études, Léa en lettres, Pierre en Histoire-géographie, et même avant qu’ils ne soient vraiment ensemble. Dès qu’il avait un souci Léa était là. Et même quand il n a pas de souci particulier mais cède à un esprit chagrin se corrige t il. Léa est là, toujours là pour moi. combien de fois ne lui a t elle pas dit Allez Pierre bouge toi mon Pierrot. Viens on se fait une toile, viens on va marcher un peu…

Son esprit lui présente mille images de Léa. Léa qui rit aux éclats, de son rire en cascade, Léa son petit air crispé cette drôle de grimace quand il la chevauche et qu’elle crie. Léa des débuts qui voulait faire l’amour toujours et partout… Léa la première fois qu’elle a dit « Je t’aime », la façon dont elle a pris son visage entre ses mains… Depuis quand Léa n’a t-elle pas rit ?

L’enfant ils n’en ont pas reparlé, Pierre évite le sujet, lui l’ enfant sans père, abandonné par sa mère, craint de ne pas pouvoir assumer une paternité. Un enfant ou des enfants ? Oui pourquoi pas disait il quand Léa en parlait mais plus tard toujours plus tard. Soudain Pierre prend conscience de la souffrance infligée à Léa. Calcule et comprend qu’ils ne font plus l’amour depuis près d’un an ! Depuis à vrai dire la dernière fois qu’ils ont eu cette discussion. Ils étaient à cette terrasse de café face à cette fontaine de marbre blanc monumentale, comment s’appelle t elle déjà ? A Rome c était la fin de leur périple italien. Venise, Florence… Ils avaient fini par Rome, devaient remonter le soir même par un train de nuit… La fontaine de Trevi, c est ça ! Pierre revoit les angelots joufflus, les pièces au fond de la vasque et les rides latérales charmantes creusées par le sourire de Léa le doux renflé de sa lèvre supérieure. Elle avait jeté une poignée de piécettes et comme Pierre disait c est trop c est beaucoup trop pour un seul voeu. Léa avait rétorqué c’ est que je fais le voeu d’avoir des enfants, beaucoup d enfants de toi mon Pierrot tu vois ? Un enfant par pièce … Pierre lui avait proposé une glace, la dernière vraie glace italienne mon amour et quand ils avaient été servis lui avait redit qu’il ne se sentait pas prêt ne savait pas quand il le serait ni d’ailleurs avait il lâché, un peu irrité de son insistance, s’il le serait un jour. Elle s’était détournée. Avait dit n’ en parlons plus. Depuis Léa n avait pas changé d attitude envers lui mais Pierre le voit à présent, avait perdu sa gaité, son rire ne perlait plus pour un oui pour un non. Surtout Léa le soir, était toujours trop fatiguée.

Pierre comprend qu’il est en train de perdre Léa. A présent il sait pourquoi. Est-ce qu’il est trop tard ?

Pierre s’habille, état second, un coup d’eau sur son visage et des pouces lisse ses paupières gonflées par le chagrin…

Et le voilà parti… Léa là, ou pas Léa. Il parlera à cette autrice dont l’histoire résonne en lui et qui tiens, Emma G.? C’est curieux, porte le même prénom que sa mère. Cette recherche d’une mère déportée fait écho à ce qu’ Ernest lui a raconté.

Et puis il s’en est fait le serment, l’absence de Léa ne doit pas le détourner de cette quête ! Il partira à la recherche d’Emma. Comment ? il ne le sait pas mais peut être aura t- il des indices en relisant le cahier intime trouvé par Ernest ? Ce soir, il le relira ce soir…

Cette pensée lui procure du réconfort. Lui qui errait s’est trouvé un but, presque un plan de bataille. Il regarde la petite cuisine ensoleillée, les rideaux jaune d’or cousus pour eux par Lucie. Et prenant ses affaires. Sort. S’engouffre dans la station de métro en bas de sa rue. Direction le 9é !!