Pierre 8 : la solitude

Pierre ce soir s’endort sur sa peine il se dit avec son auto dérision habituelle, « manière subtile Lui a dit Léa un jour de te dénigrer » qu’il a cette chance, que le chagrin l’assomme, que donc il peut dormir.

Il n’a pas vu Léa qui n’était pas à la librairie comme il l’espérait. La déception ressentie tout a l’ heure était si cuisante que Pierre la ressent encore comme une intense brûlure dans tout son corps.

Le lieu était cosy, un de ces espaces dédiés au plaisir de lire rayonnages colorés, fauteuils profonds, belles affiches d’art contemporain, antiques Remington en déco dont l’une avec une feuille de papier engagée comme si elle allait servir dans l’heure à quelque vieil auteur en bras de chemise, au fute velours à côtes défraîchi, la clope au coin du bec…

Il a salué Manon d’un signe de tête.

La libraire expliquait à un groupes de vieilles personnes qu’il y aurait un peu de retard pour la présentation : une demi-heure environ, l’autrice avait eu des soucis de train.

Pierre a scruté ces gens âgés, leur livre sous le bras tandis qu’ils parlaient avec la libraire. Un monsieur très digne portait un chapeau haut de forme et s’appuyait sur une canne dont le pommeau sculpté représentait une tête de canard joliment exécutée. Le monsieur se sentant observé s’est retourné et Pierre s’est senti rougir sous ce double regard l’oeil du canard pointait également dans sa direction.

Cherchant à se donner une contenance il s’est dirigé vers le rayon thrillers.

Ses yeux balayaient sans vraiment les voir les livres du présentoir de nouveautés et des bribes de titres lui sautaient aux yeux… blafard, mortel, vengeance, feu, morsure…sur autant de couvertures noires ou criardes. Il ne pouvait penser qu’à Léa, se retournait chaque fois que retentissait le timbre de la sonnerie discrète annonçant l’ entrée de quelqu’un dans la librairie. il a vu entrer successivement, trois petits garçons très bougeons suivis d’une vieille dame très bougonne, un grand échalas suivi d une petite souris qui devait être sa compagne ( Comment se débrouillent ils au lit avec une telle différence de taille a confusément pensé Pierre) et trois ou quatre femmes mal atiffées … Mais pas de Léa.

Et pas d’autrice non plus, Pierre se sentait de plus en plus fébrile, mais que faisait il là ? Et que croyait il ? Elle avait pourtant été claire sur son besoin de faire une pause. Et lui ? Pourquoi était il venu ? Tout a coup lui vint la pensée, pensée qui s’ imposa bientôt avec la force d’une conviction, que pendant qu’il était là comme un con à attendre une présentation, peut être qu’il manquait un coup de fil. Son coup de fil. A la maison, c est sûr, Léa cherchait à le joindre, il a imaginé la sonnerie d’un téléphone, le sien, retentir indéfiniment dans leur petit salon.

Il fallait qu’il parte, qu’il s’en aille d’ici, vite, vite, il fallait qu’il rentre !!! Léa l’appelait c’est certain.

C’est en sortant en trombe de la boutique sous le regard surpris de Manon qui s’avançait vers lui pour le saluer, qu’il a percuté cette femme, sans doute l’autrice, une petite femme brune accompagnée d’une grande rousse qui s’est insurgée « enfin jeune homme !  » Pierre a bafouillé une excuse et continué sur sa lancée. S’est engouffré dans le métro.

Bien sûr à la maison personne ne l’ avait appelé, le répondeur était muet.

Il faut la laisser tranquille lui a conseillé Ernest quand à bout de tristesse et d’anxiété il a appelé le vieil homme. Elle reviendra mon grand si tu la laisse un peu respirer. J ai compris ça avec Lucie, un peu sur le tard hélas rajoute Ernest si tu savais les crises que nous avons eu les premières années je voulais qu elle soit toujours là quand je rentrais. Elle voulait travailler et je m’ y suis opposé tu te rend compte quel grand idiot j ai pu être ?

Viens me voir ce weekend ? Si tu as un peu de temps ça me fera plaisir de te voir.

Pierre a suivi le conseil d Ernest, plutôt que d’ appeler Léa, il a regardé des vieux films toute l’après-midi avachi dans le canapé. Il avait décliné l’invitation de son grand-père parce qu’il travaille demain c est son dimanche d’astreinte et il doit être dans l immeuble de 10hà 16h mais après songe t-il, peut être ira t-il quand même dîner avec Ernest, ça lui changera les idées.

Il s est assoupi devant la télé. Lucie était là, L’Homme est un loup solitaire lui disait elle et avec son doux rire qui se moque la femme aussi d ailleurs Lucie lui parlait de cette solitude qui est inhérente à la condition humaine. Celle qui fait que même dans une société nombreuse et variée, on puisse se sentir seul. Lucie lui disait « Moi je me suis sentie si seule tout au long de ma vie et pourtant j avais Ernest un bon bougre ton grand père sous ses dehors de vieil ours, et puis j ai eu Emma, et je t’ai eu toi ! » Lucie penchait sur lui son doux regard bleu un peu voilé, moi c est la peinture tu vois qui m’a tenue debout ! Et toi, mon Pierrot ? Qu’est ce qui te tient debout ? Puis elle s’éloignait je vais nous faire du thé, tu veux bien, n’ est ce pas, une tasse de thé?

Quand Pierre s’est éveillé, la télé bourdonait en sourdine, depuis quand y avait il des programmes toute la nuit s est il demandé et Lucie où était elle ? Son rêve était si prégnant que Pierre s attendait presque à trouver sa merveilleuse grand mère s’activant dans la cuisine entre la bouilloire et la théîère « mais où rangez vous le thé ? Deux heures que tu roupilles et que je le cherche! » Eut elle râlé… Mais elle n’ était pas là. Cinq ans, Pierre n’en revient pas, cinq ans déjà que Lucie ne parle plus qu’aux anges et ne peint que les nuages.

A tatons, Pierre a gagné son lit s’est endormi tout habillé avec l’idée que s’il se rendormait très vite, peut être Lucie reviendrait elle lui parler…

Que lui disait Lucie ? Ah oui que l’on se sent toujours seul que ça ferait partie de notre condition. Et Pierre, assis devant son thé du matin,- est ce qu il n aurait pas plutôt du prendre un café bien tassé finalement il a eu un sommeil agité ?- se rappelle que comme Léa, Lucie était là pour lui, avait à sa manière discrète accompagné ses chagrins comme ses bonheurs d’enfant. Et pourtant, Pierre se souvient de sa solitude d’enfant unique. De son embarras quand Lucie ou Ernest l’amenaient à l’ école et que les autres enfants les regardaient avec curiosité. Ils sont vieux dis donc tes parents !?

D’où la fable qu’il avait inventé très tôt papa et maman sont morts, un accident de voiture, pour faire taire les insidieuses questions.

Il se demande si Emma,elle, s’est sentie seule quand elle les a abandonnés et la vieille colère le reprend, aussitôt contrebalancée par la vision du cahier de molesquine bleue oublié sur la table de la cuisine. L’ étiquette jaunie qui tranche sur le bleu, le mot Emma, écrit en petits caractères de cette écriture fine et heurtée qui émeut Pierre. A l’encre violette que le temps a rosi. Et le souvenir des confidences d’Emma à la fin du cahier, sa dépression, ses cauchemars, sa conviction que lui Pierre serait mieux sans elle. Plus en sécurité avec ses grands-parents. Et ce cri d’amour qui clôture la dernière page écrite « Mon Pierre mon bébé mon amour si tu lis ce cahier j’espère que tu comprendras que je fais ça pour toi »

« Maman pourquoi ne t’es tu pas faite aider quel gâchis »se désole t’il.

Mais il reste des pages blanches et Pierre se dit ému, qu’un jour ensemble, ils finiront ce cahier, en ouvriront un autre, renoueront les fils de leur histoire. Emma et lui. Et Pierre qui pourtant n’y croit pas adresse une prière muette au ciel : « Pourvu qu’elle soit vivante ! Pourvu qu’ils se retrouvent et qu’elle veuille bien le revoir ! »

Dans sa tête retrouver Emma, reconquérir Léa, les deux projets se confondent et s’imbriquent, mais comment faire ? Il regrette de ne pas être resté samedi matin à la librairie. Cette femme, dont la mère comme la mère d’Emma, et comme Léna, a été rafflée, il aurait aimé parler avec elle. Il retournera voir Manon, peut être acceptera t elle de les mettre en relation ?

Pierre fonctionne au ralenti ce dimanche et quand il quitte l’ appartement il n’a plus qu’à courir pour attraper son métro. A Saint Michel et regardant sans les voir les autres passager de sa rame, Pierre tout a coup s exclame » Mais c’est Léa bien sûr, Léa qui se sent seule, je dois lui dire que j’ ai compris , que je ferai plus attention, et que oui on le fera ce bébé tous les deux. Fonder une famille voilà ce qui va me tenir debout ! Merci Grand maman ! « Ajoute t-il en envoyant un baiser dans le vide.

Puis rit un peu géné, comme s’éveillant d’un rêve éveillé et conscient tout a coup des regards interloqués, irrités, ou amusés des autres passagers. Est ce qu’il a parlé tout haut ? L’arrêt à Luxembourg le sauve de cette situation embarrassante.

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