Greta 3 : il faut partir

Greta sort du Prisunic, ouf, elle a fini ses courses, enfin si on peut appeler ça des courses, les coupons de rationnement permettent d’acheter de moins en moins de choses et les rations sont toujours plus maigres.

Au sortir du magasin, la lumière l’éblouie, le printemps aura été long à s’installer mais cette fin mai, enfin le beau temps est là et l’air des boulevards est tout empli de l’odeur sucrée des glycines.  L’hiver a été rigoureux, cette chaleur fait du bien et elle serre le bébé contre elle. Greta est heureuse d’être sortie tôt elle n’ a attendu qu’ une demi-heure et constate que la queue n’a pas désemplie. Essentiellement des femmes, le visage pâle, les traits tirés par ce long hiver de privations.

Elle aurait dû laisser Emma à Léna qui avait proposé de la lui garder pendant qu elle faisait les courses ! Greta a décliné mais elle regrette à présent. Emma commence à être lourde malgré son petit gabarit et Greta n’a pas trouvé d’autre poussette depuis qu’on leur a  vandalisé la leur au bas de l’immeuble. Les mots « sale pute de juive » gravés au couteau dans l’assise ont fait mal à Greta qui n’ en a pas parlé à Martha se contentant de lui dire qu’elle avait été volée.

C’ est qu’ Emma a bientôt 8 mois, comme le temps passe pense Gréta, il faut dire que cette année a été fertile en émotions et si Greta n’avait pas les deux mains prises, elle compterait sur ses doigts :

– La naissance d’Emma qui née prématurée a longtemps donné des inquiétudes, Elle est restée près d’un mois au service des prématurés de l’hôpital Cochin où Greta dès que relevée de ses couches allait la voir tous les jours ; Quand il a fallu lui donner un prénom Greta a été prise de court, c’est Léna venue voir la petite qui a proposé Emma elle lisait justement le roman de Flaubert. Depuis Greta a lu le roman qu’elle a trouvé sinistre, elle espère que sa fille aura plus de bonheur dans la vie que l’héroïne.

– L’étrange maladie de sa mère démarrée quelques mois plus tôt et que le médecin n’a pas su qualifier autrement qu’en parlant de langueur, anémie, « on a récemment mis au point de nouvelles façons de synthétiser la vitamine C, je vais vous en prescrire ainsi que du fer » ;

– Et plus récemment au mois de mars : l’ arrestation du père avec plusieurs autres hommes de l’immeuble, tous bien sûr de confession juive comme en témoignait depuis peu l’infamant « juif » apposé en gras sur leurs papiers d’identité…

C’est par un voisin qui avait été relâché au bout d’une semaine, son arrestation a t’il expliqué procédait d’une erreur administrative, il était français, lui.… qu’elles avaient appris le lieu de son emprisonnement, ils ont été envoyés à Drancy dans un camp…

Papa, mon père ce héros au regard si doux…  Greta a lu récemment ce poème de Victor Hugo emprunté à la bibliothèque de quartier et c est son père qu’elle a instantanément vu. Son père et son  regard bleu, souvent espiègle, sa grosse moustache fournie.

Comment va-t-il ? Le voisin n’a rien voulu dire des conditions de détention mais leur a fait comprendre à demi-mot qu’elles étaient très dures, que la nourriture y était rare et chiche. Plusieurs colis acheminés par la Croix Rouge sont partis  et Greta espère qu’ils sont arrivés jusqu’à Gunther.

Clap clap !!! Le bruit d abord éloigné est soudain assourdissant.

Toute à son évocation, Greta ne les a pas entendus et ne peut s’empêcher de se rencogner dans l’ombre du magasin qu’elle vient de quitter, tous les sens en alerte et le cœur en panique à l’ approche d’une escouade de soldats allemands dont les bottes claquent sur le pavé. Mais ceux ci ne font que passer près d’elle sans paraître la voir.

Ses jambes  flageolent, elle a pris une suée et elle doit s’appuyer un moment contre la devanture, curieusement apaisée de la trouver agréablement fraîche sous son dos.

Toute cette journée aura été éprouvante, non se corrige Greta in petto, toute la période est éprouvante. Greta n’aime pas sortir de chez eux et réduit leurs courses au plus strict nécessaire dans le quartier en laissant Emma à la maison mais maman ce matin est restée alitée, toujours cette fatigue associée à de la fièvre dont elle ne se débarrasse pas malgré le cocktail de vitamines concocté par leur médecin de famille. Il fallait bien y aller.

Greta a entendu maman et Léna en parler, il se murmure dans le quartier qu’elle est une fille perdue, une fille à soldats, que la petite fille a été conçue avec un allemand. Elle marche vite sur le boulevard Montparnasse en direction de Port Royal et parle a Emma pour qu’elle se tienne tranquille « tu vas voir Emma on va passer à côté de l’ hôpital où tu es née, la maison n’est pas loin ensuite » . Elle garde les yeux baissés pour éviter les yeux des passants qu’elle devine tour à tour compatissants ou hostiles.

Le sac de course pèse lourd à son bras. La petite fille vocalise. Mammama… s’agite… Et Greta est soulagée de voir Léna au carrefour  » J étais inquiète je suis venue voir comment tu t’en sortais, passe moi la petite ou bien les courses ! Est ce que tu as pu passer à la pharmacie pour ta maman. Oh non Greta a oublié, ce n’ est pas grave Léna propose d’y passer. »

C’est devant l’entrée de l’immeuble que les deux femmes sont accostées par un policier. Mesdames vous êtes juive n est ce pas ? Greta et Léna se regardent apeurées. Ne craignez rien de moi, je suis juste venu vous prévenir, il se prépare des choses terribles pour vous. Des rafles sont prévues. Il faut partir de Paris, aller en zone libre. Et l’homme s’éloigne aussitôt, courbant le dos.

Comment ça une rafle ? Encore ? N’ont elles pas reçu un courrier ce matin de Günther qui leur annonçait son retour ? Emma peut réciter de mémoire les mots écrits sur la carte « J’ai peut être une bonne nouvelle, les rumeurs ici disent que nous allons quitter le camp et sans doute être libérés d’ici peu »

Léna, elle, a enfin reçu des nouvelles de son mari, amenées sous le manteau par un résistant qui a toqué à sa porte l’ avant veille, qui sont nettement moins optimistes. Elle regarde Greta avec compassion « Mon amour lui écrivait Stan je ne peux pas te dire où je suis, tu comprendras pourquoi, je vais bien rassure toi, je poursuis mon entraînement. En revanche prenez soin de vous, faites attention. Les nazis auraient selon notre adjudant qui n’a pas voulu en dire plus des projets de déportation contre les juifs, notamment étrangers. Prend des dispositions pour partir de Paris pendant qu’il en est encore temps !  »

Le bébé sur un bras,  Léna pousse la lourde porte cochère, les deux femmes se retrouvent dans l’ombre de l’immeuble. Greta pose un instant le sac qui lui scie le bras et ouvre la bouche mais avant qu’elle ne parle, Léna met un doigt sur ses lèvres. Des odeurs de cuisine s’échappent de la loge de la concierge, cette pipelette de Simone. On ne peut ces temps-ci faire confiance à personne.

Elles parleront dès qu’elles seront en sécurité dans le petit appartement de Gunther et Martha, Léna n’a pas l’intention de suivre le conseil pressant de son mari, elle est bien sûre inquiète, ce gouvernement de Vichy mis en place à la suite de la capitulation ne lui inspire aucune confiance, mais elle ne veut pas croire qu’ils ne protégeront pas au moins les juifs français.

Juive ? Elle se sent française d’abord et avant tout. Son père n a t il pas été décoré lors de la bataille de la Marne. Son grand frère n’ est il pas mort des suites des gaz moutarde ? Il avait à peine vingt ans mais cette tête brûlée s’était engagé dès 16 ans, devançant sa mobilisation.

En revanche,  Léna se fait du souci pour la petite famille. Elle sait qu’ils sont arrivés au début des années 30. Qu’ils venaient d’obtenir leur naturalisation au début de la guerre. Il faut qu’elle parle à Martha, qu’elle la persuade. Il faut leur trouver une filière. Qu’elles s’en aillent dans le sud.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s