Greta 4 : l’étoile

Une odeur de bretzels s’échappe de la cuisine quand les deux femmes rentrent dans le petit corridor étroit. Tiens maman va mieux, elle s’est levée constate Greta. Maman nous sommes rentrées et Léna est avec nous ! Martha apparaît à la porte, elle a mis son tablier de cuisine à la diable et fourrage dans ses cheveux une main farineuse.. « j ai fait des bretzels ils sont bientôt prêts Léna tu prendras bien un thé avec nous tu as le temps ?!« 

Merci Martha volontiers et oui j’ ai tout mon temps. Mes neveux doivent passer mais pas avant deux bonnes heures. D’autant que nous devons prendre une décision un policier nous a accostées en bas de l’ immeuble…

Martha a chancelé et Greta s’est élancée pour la soutenir et la conduire à la table de la cuisine où elle s’est assise, pâle et la main sur le coeur « Un policier ?! »

Emma se met à pleurer et Martha la prenant des bras de Léna la serre convulsivement contre elle

Greta s’active en silence et le coeur serré, elle sort les bretzels brûlants du four et les dispose sur une assiette, met l’eau à chauffer sur le coin du poêle pour le thé, prend doucement Emma des bras de sa mère pour lui ôter le petit manteau.

Elle n’écoute plus ce que se disent les deux femmes n’en saisissant que quelques bribes qui viennent s’intercaler à ses pensées. « partir…pas en sécurité… Étrangers… »  Oui mais ?…où…  Non… »

Elle s’assoie, sa fille sur les genoux, « est ce que tu ne veux pas la mettre sur sa chaise? » lui demande Martha non Greta ne veux pas mettre sa fille sur la chaise. Quand l’enfant est née, Greta avait tout juste 19 ans et elle a bien cru qu’elle ne pourrait pas assumer cette maternité née d un viol. Les premiers jours c était le cas. Elle se revoit derrière la vitre de la couveuse scrutant chaque trait chaque mimique du minuscule nourrisson.

Et puis il y a eu ce jour où l’infirmière la lui a mise dans les bras « voila vous la tenez comme ça , la petite tête au creux du bras » et où elle lui a donné le biberon pour la première fois. Toutes ses préventions se sont envolées en même temps que Greta se sentait naître un amour farouche  pour ce petit être si fragile qui n’ avait pas demandé à être là, qui dépendait entièrement d’elle.

Martha ne veut rien entendre de ce que lui dit Léna et lui oppose toutes sortes d’ arguments « si nous partons comment vivrons nous sans nos travaux de couture, sans les traductions? Surtout sans nos tickets de rationnement ? « 

« Faudra t- il donc partir pense Greta avec lassitude serons nous un jour en sécurité quelque part ? Et Papa ? » Elle repense à ce jour funeste où il est parti entre deux képis. Des Français un peu gênés. Un grand un peu bedonnant,un petit. Greta se souvient avoir pensé « tiens Laurel et Hardy… Monsieur il faut nous suivre… Où donc ? La Kommandantur… juste un contrôle de routine a ajouté le petit avec un sourire si large qu’il en semblait obscène…Prenez quand même un rechange, quelques affaires…« 

Drancy… Quand elles ont su qu’ il était là bas, elles ont tenté d’aller le voir. Greta revoit les cinq tours à la lisière de la petite ville et cet immense bâtiment en forme de u, une aile encore en construction, les clôtures rébarbatives. Des hommes étaient dans la cour. C’est elle qui l’a vu la première, le dos courbé, il marchait le long de la bâtisse. Son cœur a manqué un battement à la vue de la silhouette familière, elle a crié Papa puis son prénom. Il s’est retourné leur a souri. Leur a fait signe de partir… Martha est retournée plusieurs fois à la Kommandantur, ainsi qu à la Gestapo… Sans résultat.

Drancy au nord de Paris près de Saint Denis… la jeune femme se souvient de cette sortie en famille un jour de juin, elle venait d’obtenir son certificat d’étude… c’était avant Emma. Avant la guerre, « dans une autre vie » se dit elle. ils avaient pris le bus de ceinture et un train jusqu’à la fameuse basilique… Greta avait été impressionnée par les dimensions de l’édifice gothique, par les tombeaux qui témoignaient des vies passées, par la foi que les bâtisseurs semblaient avoir mis dans leurs mains. A cette occasion son père qui aimait bien pontifier, -il avait eu dans son jeune temps la tentation d être rabbin-lui avait expliqué doctement que les trois religions monothéistes n’en formaient qu’une à l’origine et que la religion juive était là plus ancienne, en quelque sorte le berceau des deux autres. Il avait rajouté « est ce que tu te rend compte Greta que les chrétiens nous accusent d’ avoir tué Jésus, celui qu ils appellent leur Christ et que c est le prétexte qu’ils prennent pour nous persécuter depuis lors ?  » Greta et Martha, complices, avaient échangé le regard mi amusé mi excédé qu’elles réservaient à ces sorties de leur respectivement père et mari. Greta sent monter les larmes a cette évocation et songe qu’elle donnerait n’ importe quoi pour entendre encore son père pontifier comme il aime à le faire.

Elle intervient alors dans la discussion « comment papa nous retrouvera t-il si nous partons ? » Ce serait le moment pense Léna de leur parler de la  lettre de Simon mais elle n’a pas le cœur, les deux femmes espèrent tellement retrouver Gunther et Martha n’a décidément pas bonne mine ! elle se dit qu elle leur parlera mieux demain, embrasse Greta puis sa mère « très bons tes bretzels Martha, il faudra que tu me donnes la recette, au revoir » et part de l’appartement comme on s’enfuit.

C’est le lendemain que la nouvelle a couru de proche en proche dans le petit immeuble. le crieur public l’a annoncé sur le marché du boulevard Port Royal. « Les juifs, tous les juifs au-dessus de 6 ans, doivent venir chercher à la mairie de leur quartier, un insigne qui devra être cousu sur leur vêtement. » Monsieur Tanenbaum du 2e gauche s’est précipité au kiosque pour acheter la dernière édition du Matin et devant ses voisins, massés, le cœur serré, dans la cage d’escalier, il lit : « comme le stipule l’ordonnance du 29 mai « c’est une étoile à six pointes ayant les dimensions de la paume d’une main et les contours noirs. Elle est en tissu jaune et porte en caractères noirs, l’inscription juif« …

Greta fuit le brouhaha indescriptible, pleurs, colère, exclamations désolées qui suit la lecture de MonsieurTannebaum, et se réfugie dans leur cuisine. Vertigineuse, et le cœur au bord de la nausée, elle s’oblige à boire un grand verre d’eau, Martha qui rentre dans la cuisine avec Emma dans ses bras, la trouve ainsi penchée sur l’évier. dans la chiche lumière dispensée par la suspension, sa fille semble verdâtre. « Ils ont raison, maman, Léna a raison, il faut partir »

Martha soupire elle songe que Greta est restée une enfant, comment partiraient-elles, deux femmes seules, sans argent, avec la petite, oû iraient elles et comment se nourriraient elles ?

Greta ne comprend pas pourquoi le monde s acharne ainsi sur eux, au motif qu’ils sont juifs ? Elle s’active dans la maison tout en s’exhortant à ne pas penser, ne plus penser ou elle va devenir folle… juifs… elle n’avait pas conscience d’être juive avant que la pluie des restrictions, des brimades ne s’abatte sur eux. Ils honorent le shabbat bien sûr, et vont à la synagogue, elle se rappelle même avoir été à la bar-mitzvah de son cousin l’an dernier mais ça s’arrête la pour elle. Elle sait que ses parents ont justement fui l’Allemagne de peur des persécutions avec l’arrivée de Hitler au pouvoir et trouve profondément injuste et cruel qu’ils doivent recommencer à fuir.

De leur départ de Hambourg, ne sont restées dans sa mémoire que des bribes confuses, elle se souvient de pleurs,  de cette vieille dame qu’elle appelait Oma et qu’elle ne voulait pas quitter. Papa avait du l’arracher de ses bras. Le déchirement du départ et la nécessaire adaptation ont tout balayé. De sa vie d’avant, de sa vie allemande elle n’a que peu de souvenirs. 

Oma lui a écrit plusieurs lettres qu’elle conserve soigneusement dans un petit coffret en bois rose. Huit ans après leur départ. Mutti est morte emportée par le pogrom de 1938. Greta avait 15 ans, elle revoit ses parents l’air grave, penchés sur le poste. Le commentateur racontait d’une voix altérée cette nuit de carnage que l’on nommera plus tard la nuit de cristal… la nouvelle de la mort de la vieille femme était arrivée 3 jours plus tard par télex. Elle vivait seule dans cet appartement bourgeois du centre de Hambourg. C’est son fils, le frère de maman qui l’a retrouvée. la porte était enfoncée, la vieille dame gisait là sur le pas de la porte comme l’a précisé Jurgen dans le courrier qui a suivi. Greta revoit la petite entrée sombre, le contraste du salon si lumineux avec ses deux grandes fenêtres, les doubles portes toujours ouvertes sauf le jour de Hannouka.

Ils n’ont pas pu se rendre à l’enterrement, trop dangereux écrivait Jurgen.

Jurgen dont Martha n’a plus de nouvelles depuis des mois et Greta calcule que la maladie de sa mère cette étrange langueur, est survenue deux mois après la dernière lettre de Jurgen.

Et voilà que ça les rattrape ici en France, dans ce pays qu’elle croyait sien et dont on vante depuis toujours les qualités d’accueil.

A l’étage au dessus, Léna est accablée. En remontant, elle s’est arrêtée un instant sur le palier de Martha et Greta, la main vers le heurtoir, puis l’a laissée retomber. Elle n’ose pas retourner chez ses voisines. Que leur conseiller ? Cette étoile qui va les désigner à la vindicte… C’est le signe de malheurs plus grands que ceux qui les frappent à présent. Mais que peut on leur retirer encore sinon la vie ? Stanislaw lui manque et elle se sent si fatiguée. Allons ce n’est pas shabbat aujourd’hui et des travaux de couture l’attendent. Elle s’installe à sa machine à coudre.

Cett nuit là Emma, comme consciente de l’anxiété généralisée, a mis longtemps à s’endormir. Dès que Greta la pose dans le petit lit elle lu tend les bras en geignant « mamama« 

Quand enfin l’enfant s’endort Greta s’écroule de fatigue. Elle est en haut de cet escalier qui s’enfonce dans des profondeurs opaques. les mains dures sur ses seins, et la présence massive de l’homme derrière elle la forcent à avancer, à descendre… Elle se réveille en sursaut, depuis quand n’a t-elle pas fait ce cauchemar ? la naissance de la petite ? un vertige la prend qui la cloue à ses draps, les bords de la pièce lui semblent vaciller, la chambre se rétrécit. se rétrécit… un effort de volonté la précipite au dehors mais dans la petite cuisine elle s’affale contre le mur, secouée de nausées et regardant sans le voir le vieil almanach qui lui fait face.

Pris au piège, ils sont pris au piège, piégés comme des rats.