Emma 8

Emma se presse elle est en retard à son rendez-vous .

Le quartier ne lui est pas familier mais elle a pris ses repères sur le plan en sortant du métro et marmonne tout en marchant 2è à droite puis 1ère à gauche… elle regarde sans les voir les devantures de magasin, tout lui paraît étranger, elle se dit que la mondialisation qui uniformise tout a encore gagné du terrain ici aussi il semble qu’il n’y ait plus que des magasins appartenant à des chaînes. elle passe successivement devant un Monoprix, un salon de coiffure Jean Louis David, un Tati… et se dit qu’elle a les mêmes dans sa petite ville de province. il lui semble que les petites épiceries de quartier de sa jeunesse ont toutes disparu au profit d’ED et Liddl ou Norma…

Elle n’aurait pas dû mettre ces nouvelles sandales, les lanières lui scient littéralement les chevilles.

Elle s’est permis un petit verre de coteau du layon au repas de midi et à présent il lui semble que ses pensées qui se bousculent dans sa tête y éclosent comme des bulles.

Elle rit toute seule à cette idée et croise le regard surpris des passants. Décidément il faudrait qu’elle perde l’habitude de se parler à elle même quand elle est dans la rue !

Cette intervention qu’elle doit faire l’ennuie d’avance elle se serait bien contentée d’une séance de signatures mais ensuite Elle dîne avec Claudine son éditrice et cette pensée la ravie.

Place de l’ étoile… tiens que font tous ces CRS ? Emma se demande depuis combien de temps elle n’a pas pris des nouvelles du monde sinon qu’à la va vite entre deux portes (ou portières… Elle n ‘écoute la radio qu’en voiture)

Elle mesure encore toute l’ironie d’avoir rendez-vous place de l’étoile ou presque pour parler de son livre. Se demande comment Greta aurait apprécié…elle qui a dû la porter, qui en est morte.

Elle s’arrête pour se masser la cheville endolorie, mettre en guise de pansement un bout de kleenex sous la lanière et ses pensées divagantes se focalisent sur Claudine…

Elle songe qu’elles ont de curieux rapports, elle n’avait jamais autant ri avec une autre femme. Elle s’est remise entre les main de cette maîtresse femme comme une enfant et elle qui n’avait jamais baissé sa garde se sent incroyablement en confiance avec Claudine.

Pour un peu elle lui confierait ce qu’elle n’a jamais confié à quiconque.

Une bourrasque de vent la cueille alors qu’elle tourne le coin de la rue et Emma frissonne, la journée qui avait commencé sous les auspice d’un chaud soleil s’est soudainement assombrie et elle regrette doublement le choix des sandales.

Troisième intervention à Paris et elle n’a toujours pas eu le courage d’appeler Ernest et Lucie. Peut être devrait elle y passer, simplement…Imaginer qu’ils puissent tomber sur son livre, lire la dédicace, s’informer…était sans doute illusoire, voire présomptueux. Pourquoi se donneraient ils la peine de chercher à la retrouver, elle qui les avait abandonnés ?

Une vague de culpabilité la prend, aussitôt suivi d’auto-apitoiement, tout entière à son ressentiment, qu’a t elle fait de sa vie ? Elle dont la mère est morte en la sauvant ? Plus d’un demi-siècle plus tard le bilan est assez pitoyable… En quittant la station elle s’est encore surprise à ralentir devant la grande affiche publicitaire qui envahit ces temps-ci tous les murs du métro. Cette femme à la maternité si lisse et rayonnante, ce regard factice, exagérément radieux qui lui fait mal.

Le petit crane rond de l’enfant la renvoie à la sensation engrammée dans son corps. Le petit Pierre posé sur son ventre un petit garçon, son petit garçon… Pierre s’appelle Pierre comme Simon Pierre le disciple de Jésus, Emma s’était dit que sur ce roc elle construirait sa propre église, enfin vaincrait sa culpabilité d’être une survivante. De ne rien savoir de sa famille originelle. Qu’elle vaincrait ses cauchemars…

Elle revoit Lucie le regard brillant de larmes contenues, Lucie qui lui a tenu la main pendant l’accouchement. Elle avait demandé e obtenu de pouvoir assister sa fille pendant ce moment. La sage-femme avait accepté du bout de ses lèvres pincées « puisqu’il n’y a pas de père… » Une vraie peau de vache cette sage femme ! Emma repense à la façon dont elle l’a grondée quand la douleur lui a arraché des cris. « Il faut arrêter de crier vous allez inquiéter les autres parturientes ! »Lucie avait posé sa main fraîche sur le front de sa fille et pointant du menton vers la porte fermée, houspillé la femme. « Si vous avez déjà accouché vous devez savoir que ça fait mal ! Et la porte est fermée personne ne sera inquiété. »

Maman … Emma pleine de nostalgie réalise qu’elle a couru derrière un fantôme et laissé vieillir sa mère seule.

Emma s’apprête à rebrousser chemin, elle ne peut tout simplement pas aller à cette séance, elle va trouver une cabine et appeler Claudine. Et puis elle appellera ses parents.

Le regard brouillé de larmes. La librairie est là à deux pas et elle distingue un jeune homme un peu trapu, très brun. Qui la regarde, vient à sa rencontre … Pppierre ??? Ne peut elle s’empêcher de balbutier alors qu’il se tient devant elle très ému

« Etes-vous, tu… Emma ? Vraiment ??… » ose-t il à son tour.

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