Pierre 9 : Emma…

Longtemps Pierre n’a pas habité son prénom. Ernest ne l’appelle que « mon grand ». Lucie ne l’appelait Pierre que quand elle avait quelque chose à lui reprocher. Sinon c’était Pierrot, ou plus fréquemment mon Pierrot.

Cette syllabe tout seule… Pierre Ca ne fait pas sérieux, pas fini, si encore on prononcait le « e » songeait Pierre. Il aurait adoré être un Patrick, un Damien ou même Pierrick, quelque chose de plus enraciné que ce prénom ni fait ni à faire…

Pas fini, un peu comme moi quand j ‘étais petit, si malingre et tellement maladroit …Pierre se cognait souvent quand il était petit et la maîtresse n’avait pu s’empêcher un jour de dire devant toute la classe, sans doute irritée de le voir encore empêtré tomber de sa chaise à grand bruit. Attention Pierre « Pierre qui roule n’amasse pas mousse… Que de moqueries ensuite… Si les adultes savaient quel retentissement ont parfois leurs paroles ils s’abstiendraient de parler. Que de récrés coincé contre le mur du fond, celui que l’avancée des wc malodorants cachait à la vue des maitres. A entendre « Pierre où est ta mousse ? Et comme il tentait de se dégager Pierre qui roule ajoutaient ils en lui faisant des croche-pieds où est ta mousse ? »

Pierre ne sait pas pourquoi il repense à cet épisode tout en longeant la longue rue bordée de petits jardinets odorants qui mène à la maison d’Ernest. Episode qu’il n’a conclu qu’en apprenant à se servir de ses poings, ce qui lui a donné une réputation de bagarreur, lui qui n’aspirait qu’à être tranquille. Qu’on le laisse dans sa bulle. Peut être y songe t il parce que revenir sur les lieux de son enfant fait immanquablement remonter les souvenirs d’enfance, et peut être ce souvenir parmi tant d’autre parce que c ‘est Léa qui a donné ses lettres noblesse à son prénom, c’est avec elle, Léa, qu’il a appris à l’aimer, tant elle faisait rouler avec gourmandise cette syllabe Piiieeeeerre entre ses lèvres. Il songe avec un peu de tristesse que l’érosion des prénoms accompagné douloureusement l’érosion des relations… Car Léa depuis bien longtemps ( est ce que ça aussi ça date de la fontaine de Trevi ? ) Ne l’appelle plus avec gourmandise, ne l’appelle plus que mon Pierrot, ne l’appelle plus du tout…

Entre temps et sans qu’il s’en aperçoive le jour a laissé la place aux réverbères et la maison toute éclairée lui apparaît comme un paquebot dans la nuit. Il était temps qu’il arrive les soirées sont fraîches de nouveau… La chaleur de l’été finissant ne fait plus que des apparitions, aussi courtes que fallacieuses. « Enfin, Prend ta petite laine » se moque t- il à voix haute recherchant l’intonation tendrement grondeuse de Lucie.

Comme s’il avait entendu son petit fils et avant même que celui-ci ait eu le temps de pousser le portail du petit jardinet, la silhouette d’Ernest apparaît alors sur le pas de la porte. Le vieux l’accueille d’un tonitruant « Entre vite mon grand il fait un froid de gueux, « j’ai préparé des farcies que tu m’en diras des nouvelles » Des farcies comme Lucie en faisait, ta maman aussi »ajoute Ernest et Pierre soupire d’aise, ému de voir que son grand père s’évertue à maintenir les traditions.

L’odeur chaude de tomates, poivron, viande lui emplit le nez alors qu’il pose son manteau dans l’entrée et entre dans la petite cuisine aux vitres embuées. Ernest est un fin cuisinier et Pierre serre le vieil homme dans ses bras qui toujours mal a l’aise avec les manifestations d’affection se raidit, puis s’abandonne brièvement. Avant de se dégager en toussotant. Allons à table, ce repas n’attendait que toi, que dirais tu d’un petit chablis de 92 pour accompagner le plat ? Les deux hommes devisent de choses et d’autres en savourant leur plat.

Le doux fantôme de Lucie flotte dans la maison comme à chaque visite de Pierre qui croit la voir partout, au détour de chaque pièce.

Pierre s’étonne de l’attitude d’Ernest qui contrairement à son habitude semble ne pas pouvoir rester en place. Un petit alcool pour fêter ta venue propose Ernest à peine la table débarrassée. Que dirais tu d’un petit whisky ? Je m’en suis procuré un écossais légèrement tourbé, il parait que c’est souverain pour digérer lance Ernest avec un clin d’œil. En voila un qui va faire chanter nos estomacs…Pierre de plus en plus intrigué de la gaîté de son grand père s’interroge.Est-ce qu’il ne serait pas tombé dans la boisson ? Il fait tourner son regard autour de la petite pièce cosy à l’affût d’un renseignement mais la cuisine est comme à son habitude, les rideaux fleuris, les peintures naïves de Lucie pendues aux murs, la batterie de cuisine.. toujours aussi bien rangée, pas de cadavres de bouteilles… La démarche assurée et le regard clair de son grand père qui revient achève de le rassurer.

Mon pierrot dit Ernest en lui servant une large rasade de l’alcool ambré nous avons des choses à nous raconter mais d’abord il faut que je t’engueule… Léa, la délicieuse Léa m’a rendu visite hier… une si gentille, belle et talentueuse fille tu n’as pas le droit de la laisser perdre. Ah Léa est venue? Mais quand ? mais qu’es-ce qu’elle t’a dit ? commence Pierre mais son grand père ne lui laisse pas en placer une et fait toute la conversation. Peu importe le coupe t-il mon gars nous n’ avons qu’une vie, tu sais que je ne me suis jamais mêlé de tes affaires de cœur, vous êtes jeunes vous avez le temps de voir mais tu sais que pour Léa avoir un enfant c’est important.

Pierre s’est rembruni effectivement son grand-père se dit il se mêle de choses qui ne le regardent pas, il ne peut pas comprendre. Mais comme s’il avait lu dans ses pensées Ernest se tait lui pose la main sur l’épaule puis : je comprends c’est difficile pour toi de l’envisager après l’abandon de ta mère.

C’est pas ça mon grand-pa …et Pierre tout à coup se surprend à lui raconter le rêve de la nuit précédente. Lucie faisant irruption au pied du canapé où il s’était assoupi pour lui demander une tasse de thé, leur conversation qui paraît si réelle à Pierre tandis qu’il en rend compte Lucie lui demandant quelles sont ses priorités dans la vie et le réveil de Pierre sa décision au réveil de regagner le cœur de Léa « fonder une famille.. ».

L’ expression lui paraît bien pompeuse soudain mais Ernest, tout en faisant tourner pensivement le verre de whisky entre ses mains, l’écoute avec attention ne se moque pas ne se dérobe pas et Pierre sait qu’il ne perd pas une miette de ce qu’il dit. C’est ce qu’il a toujours apprécié chez Ernest cette qualité d’écoute. Lucie était chaleureuse mais son attention était vite dispersée, elle avait toujours mille choses à faire et Pierre a souvent vécu cette expérience déroutante de raconter quelque chose à sa grand mère et qu’elle le coupe pour lui demander dit tu n’as pas vu mon chandail rose ? Ou tu as toujours eu ce point de beauté lâ au coin de la lèvre ? Puis se détournait pour faire autre chose laissant Pierre en plan au milieu d’une phrase… Ernest lui est là. Prend le temps, son regard bienveillant plongé dans le regard de Pierre. Je rêve d’elle aussi parfois. Elle a souvent de bons conseils. Avance t- il songeur puis comme se reprenant Donc si je te comprend bien. Tu souhaites retrouver Emma pour mettre fin à tes obsessions ces cauchemars qui te tourmentent et pouvoir te consacrer à Lucie ?

La langue du vieil homme a fourché mais Pierre ne le reprend pas., Curieux de la suite. Car il sent qu’il y a une suite, il se contente de hocher la tête attendant impatiemment que son grand-père reprenne la parole, celui ci ménage ses effets et prend le temps d’une ou deux langoureuses gorgées… Léa m’a parlé d’une femme qui a écrit un livre sur sa mère, dont vous aviez pour projet d’écouter les interventions.? Oui commence Pierre je suis allé à la librairie hier mais l’intervenante était en retard et j’ai eu peur de manquer…Moi aussi Le coupe Ernest je suis allé dans une librairie hier après la visite de Léa, tu sais ? Le vieux carnet sur la place Victor Hugo ? Et se tournant il prend un livre sur le buffet, un livre dont Pierre reconnaît instantanément la première de couverture reproduite sur l’ illustration qui accompagnait l’article de Lire. Une petite fille court, au second plan un train… Pierre tu devrais vraiment rencontrer cette femme et peut être, Ernest sourit mais ses lèvres tremblent un peu sous l’épaisse moustache grise. . Peut-être que je t’accompagnerai. Pierre saisit le livre, le tourne…ne comprend pas, ne veut pas comprendre Ouvre le, lis la dédicace insiste Ernest. la dédicace imite une écriture manuscrite fine écriture heurtée et Pierre lit incrédule. « A Greta ma mère assassinée. A mes chers parents qui m’ont élevée et plus que tout à mon Pierre que je n’ai pas élevé, puissent-ils comprendre et me pardonner., » Je n’ai pas lu le livre mais Je crois dit doucement Ernest que cette femme cette Emma Brunswick a des choses à nous raconter… Elle vient mardi à la librairie La Luciole place de l’étoile à ce que m’a dit notre libraire.

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