Greta 5 : l’attente de la rafle

Elles sont allées chercher l’étoile ce bout de tissu jaune qu’il a fallu coudre ensuite sur leur manteau. Heureusement Emma n’aura pas à la porter, elle n’a que quinze mois et les enfants ne la portent qu’à partir de l’âge de six ans. Sx ans et déjà marqués comme des chiens a pensé amèrement Greta en regardant devant elle la famille Cirulnik, ses voisins, venus avec leurs garçons, Joseph et Maurice, sept et dix ans, leurs deux petites bouilles espiègles tournées vers Emma avec laquelle ils faisaient un concours de grimaces à la grande joie de la petite. Il fallait se présenter en personne et venir dès cinq heure du matin… le voisin, un des rares non juifs de l’immeuble a eu cette réaction « Quelle idée de vous faire venir dès potron minet récupérer un bout d’étoffe » et dans sa bouche, Greta a trouvé cette expression « potron minet » cocasse… Elles ont dû attendre longtemps devant le commissariat du quartier. Léna est venue avec elles. Elle a profité du trajet pour tenter de les convaincre de partir. Greta est partagée elle pense que Lena a raison mais ne peut se résoudre à quitter le petit appartement où papa peut revenir d’un moment à l’autre. Martha elle est toujours vent debout contre cette idée : jamais je n’abandonnerai mon Gunther. Et s’accroche à l’idée qu’ils n’emmèneront pas les familles. Que le gouvernement français les protégera. Dans la queue les rares hommes présents, où sont-ils donc tous partis, fument nerveusement et les volutes de fumée se mélangent à la buée ( il fait froid ce matin là) qui sort de la bouche des femmes. Quelques femmes, rares, fument également. Mais que fument ils ? le tabac fait partie des denrées en pénurie. Tabac ou herzats, Greta songe qu’elle tirerait bien une taffe, elle se remémore avec nostalgie les pauses avec les filles du temps qu’elle travaillait encore avec Simone et Ginette dans l’atelier de Madame Tissot et qu’ elles se cachaient derrière les wc pour fumer leur cigarette. Enfin elle sont rentrées dans le bureau. Entre temps le soleil avait percé, il s’ était mis à faire chaud et Emma fatiguée se débattait et chouinait doucement dans les bras de sa mère. Chuuut lui a soufflé Greta tandis que Martha s’avançait vers le gendarme de faction.

Pour Greta, Martha et Léna la période qui suit rompt avec la longue attente hivernale qui a précédé, l’espoir de voir revenir les hommes s’amenuise. Léna de nouveau n’a plus de nouvelles de son Bogdan dont elle espère qu’il n’a pas été fait prisonnier. De Drancy plus rien ne sourd… Le printemps en pleine éclosion, l’atmosphère riante, l’odeur des lilas, et les bras qui se dénudent dans les rues de Paris tranchent douloureusement avec la sourde angoisse qui accompagne à présent chaque jour. L’humiliation toujours plus grande, les regards des passants toujours plus pesants malgré la compassion discrète de te de certains, des insultes même. Les femmes ont compris que les arrestations avaient lieu à l’aube et chaque réveil sans bruit de botte dans l’escalier paraît comme une bénédiction, le sommeil fuit les habitants de cet immeuble presque exclusivement habité par des juifs, et, depuis le départ de la plupart des hommes, presque exclusivement féminin. Pour autant personne encore n’a tenté la traversée vers le sud. Les femmes attendent, qui un mari, qui un père, qui un fils, tous internés à Drancy. De plus ici les gens ne sont pas riches, ils n’ont rien à monnayer en échange de leur passage et comment se nourriraient-ils une fois entrés dans la clandestinité ? Les tickets de rationnement, les coupons de nourriture ou d’habillement mis en place par l’occupant sont nominatifs…

Les courses occupent la fin des journées les juifs par décret de l’occupant n’ont plus le droit d’aller dans les magasins avant trois heures de l’après-midi. Finis les bretzels, les kiftélés, les falafels.. . Greta ce jour n’a pu avoir en échange de ses tickets que cinq cent grammes de haricots, deux topinambours, de ceux qui tiennent bien au corps mais provoquent d’épouvantables flatulences et pour la petite, la ration de lait est toujours plus mince. Greta doit la couper d’eau, l’ épaissir de farine fluide. L’enfant se tient le ventre et pleure de plus en plus souvent, elle si facile au début.

Greta se rend tous les deux jours à l’UGIF pour en savoir un peu plus sur son père mais chaque fois la dame de l’accueil lui répond désolée mademoiselle pas de nouvelles. Nous faisons notre possible pour obtenir leur libération.

Un jour de début juillet, cette femme lui propose un petit travail il s’agit de faire des étiquettes. L’argent manque cruellement à la maison. Martha va mieux, le temps plus sec et plus chaud lui a redonné quelque vigueur, et consultée, elle accepte de garder Emma.

Le travail n’est pas difficile, ce sont des petites étiquettes toutes simples en carton, et auxquelles par un trou on fait pendre une petite ficelle. Les femmes, une quinzaine, qui ont accepté l’offre de la dame d’accueil travaillent en silence. « Mais pour qui sont ces étiquettes ? On en met de toutes pareilles aux enfants que l’on évacue » interroge Greta. Personne ne sait.

Greta ne peut plus dormir tellement l’angoisse la ronge et Emma, qui a a, pense Martha, absorbé comme une éponge, l’anxiété des adultes, se réveille toutes les nuits en hurlant, toutes les nuits entre 11 heures et 4 heures du matin…

C’est alors qu’elle est penchée au dessus du berceau de sa fille, ce matin là du 16 juillet 1942, à 4h30, que les bruits de botte tant redoutés résonnent dans l’escalier, accompagnés de coups sourds aux portes, de cris… Quelque part à l’étage en dessous, Greta entend qu’on frappe à une porte, très fort. »ouvrez police ». Elle se laisse glisser à terre, tandis que les sanglots d’Emma redoublent. « Léna avait raison, la grande rafle dont le policier parlait a commencé »

Martha réveillée, surgit dans la chambre, relève doucement Greta, lui dit, très pâle mais très calme habillons nous, qu’ils ne nous surprennent pas en déshabillé… Elle jette un coup d’œil par la fenêtre.

En bas garés dans la longue rue en pente des fourgons bâchés, fourgons de la police française…

La suite n’est que la conclusion logique du cauchemar qui les habite depuis l’ arrestation du père, Greta, absurdement est presque soulagée, elles appréhendent ce moment depuis tellement longtemps que sa survenue serait presque un soulagement. Elles vont aller rejoindre le père là bas, espère t-elle. Elle s’habille, jette quelques effets dans une valise. Le violon du père est en sécurité, en juin Léna et elle ont descellé quelques briques d’une cheminée désaffectée dans l’appartement de Léna et l’ont caché derrière. Elles n’ont rien de valeur, à part ce violon sinon quelques bijoux que Martha a hérité de sa mère, qu’elle ne peut se résoudre à abandonner à la rapacité des occupants, voire de voisins opportuniste, – les récits d’appartements pillés se multiplient – et les glisse dans le double fond de sa valise.

Ces préparatifs s’achèvent dans un étrange silence, la petite bien éveillée s’est hissée dans son berceau, debout et ses petites mains en agrippant le rebord contemple la scène, si héberluée, que ses pleurs se sont taris. Ils sont â peine achevés que les coups redoutés résonnent contre leur porte accompagnés de la rengaine « ouvrez, police »

Greta enveloppe la petite dans sa couverture et ouvre la porte.

A l’étage au dessus Léna a mis sa tête sous l’oreiller, elle ne veux pas savoir, pas entendre ce qui est en train d’arriver. Elle le dira plus tard, bien plus tard, à Pierre… « J’étais terrifiée, j’ai été lâche, j’ai eu peur d’être embarquée avec elles, peut être que j’aurais pu au moins sauver le bébé, elle n’avait que 18 mois, mais comment penser qu’ils pouvaient en arriver là ? Un tel degré de barbarie ? Tous, tous les juifs étrangers, ou considérés comme tels, ont été rafflés cette nuit là, les petits Cirulnik 7 et 10 ans.. et même les vieux Tannebaum, 85 et 88 ans… Et cette petite fille… Penser qu’ils ont aussi fait partir les enfants !! »

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