Pierre 10 : retrouvailles

Lorsqu’Emma a parlé de ses rêves tout a l’heure dans la librairie il n’a pu s’empêcher de toucher le bras de son grand père qui a haussé les épaules. Celui-ci ne pardonne pas aux rêves de lui avoir enlevé sa fille.

Plus tard, au café les deux hommes ont attendu en silence ou presque et ont tous deux sursauté au bruit de la porte, le léger carillon annoncant, enfin, l’arrivée de la mère, de la fille prodige. Pierre aurait mille questions à lui poser et d’abord celle là « comment as-tu pu nous abandonner si longtemps ? » Mais se pousse sur la banquette puis il reste coi, comme interdit et baisse les yeux sur son café qui refroidit, à dire vrai le troisième depuis qu’ils sont rentrés dans cette brasserie.

Il a tant attendu ce moment, l’odeur de sa mère, mélange de sueur et de parfum, remonte par bouffées jusqu’à ses narines. Il hume discrètement. Senteurs de parfums, odeurs de cafè, chaleur.. la tiédeur de ce corps tout près de lui. Pour un peu il s’endormirait, bercé par la conversation paisible, preque anodine des deux autres, le père et sa fille qui renouent le fil comme si plus de vingt ans ne s’étaient pas écoulé depuis leur dernière rencontre. Pierre entend sa mère plus qu’il ne l’écoute raconter sa carrière d’archiviste d’abord dans une marie puis itinérante dans ce département de l’ouest, sillonant les petites routes (elle n’aime pas prendre l’autoroute) pour mettre de l’ordre et informatiser les fonds patrimoniaux des petites mairies. Son travail la met souvent en lien avec des gens qui cherchent à reconstituer leur généalogie et c’est ce qui lui a donné envie, cà et puis aussi a t- elle ajouté parce que de nouveau elle dormait mal la nuit, de reprendre les recherches abandonnées et écrire ce livre sur sa mère. Ernest, l’air de rien, pose des questions de plus en personnelles et Pierre tout a coup très réveillé se dit qu’il n’a aucune envie d’apprendre qu’il a une ribambelle de frangins quelque part et c’est là, alors qu’Emma pose la question attendue depuis le début, la question sur Lucie qu’il se décide brutalement à parler « Quand même ces rêves… »

Et il sort alors de sa poche et pose tout chiffonné sur la table, le gant, le petit gant de dentelle noire que Léa l’avait encouragé à chercher. Trouvé chez son grand-père ce fameux soir des révélations sur Emma puis retrouvé hier dans sa bibliothèque entre deux rangées de livres historiques. « Pierre ! où as-tu trouvé ce gant ? » Crie presque sa mère.

Plus tard dans son lit Pierre se repassera longtemps en boucle et sans pouvoir trouver le sommeil la suite de la conversation, son récit à lui des péripéties qui l’avaient amené des cauchemars : comme toi Emma, il n’ a pas pu se résoudre â l’appeler maman, à la recherche du petit gant noir sur les conseils de Léa, lueur d’amusement à l’énoncé du prénom, vite réfrénée, dans les yeux de sa mère qui l’ écoutait avec beaucoup d’attention, la façon dont il avait trouvé le gant, dont Ernest avait ensuite trouvé son journal intime. Est ce que ça n’est pas étrange tout de même ? l’avait il interrogée ces cauchemars qui nous hantent tous les deux ?

Emma ne le savait pas, oui c est étrange, elle s’est tournée vers son père, je pensais que maman et toi vous liriez ce cahier bien avant. J’avais glissé un petit mot entre les pages ! Ernest la regarde sans comprendre puis Ah il y avait un mot sur ce papier buvard vert que j ai jeté en trouvant ton cahier ? L’encre avec le temps avait tant bavé que c était illisible. J’espérais que vous liriez et me contacteriez,.. J’ai pensé que vous étiez si peinés ça oui a renchéri Ernest…que a fini Emma bravement et Pierre a senti la fêlure dans sa voix vous ne vouliez plus rien avoir â faire avec moi. Enfin ma petite fille s’est emporté le vieil homme il ne faudrait pas tout inverser c est quand même toi qui est partie sans laisser d’adresse et le policier chargé de te retrouver nous a bien dit que pour les gens qui disparaissaient de leur plein gré on ne pouvait rien faire. C’est pour ça que j’ai monté toutes tes affaires au grenier et que nous n’y avons plus touché.Si tu savais comme ta pauvre mère a pleuré!! Pierre a vu Emma se décomposer au fur et à mesure mais il ne vous a pas dit que j’avais laissé l’adresse d’une poste restante dans mon cahier ? Pour que vous lisiez ? Que vous puissiez si vous le souhaitiez me contacter ? »

Non le policier n’en avait rien dit, sinon tu peux être certaine que Lucie t’aurait pardonnée, elle t’aimait tant.. Pas tant que ça puisqu’elle n’est pas là aujourd’hui avec vous. C’est là qu’intervenant dans ce dialogue de fou Pierre avait presque crié Lucie n est pas ici avec nous parce qu’elle est morte !

Pierre revoit les larmes de sa mère couler silencieusement et son envie à lui de la prendre dans ses bras, le geste esquissé d’Ernest pour poser sa main sur celle de sa fille.. Emma avait dit calmement racontez moi et sans s’apesantir sur la longue dépression qui avait suivi son départ, les deux hommes s étaient relayés pour raconter les dernières années de Lucie, sa fin paisible dans son fauteuil et les lunette à la main.

Pierre s’endort sur cette évocation. Lucie flotte dans la chambre désertée par Léa, Lucie flotte et quand Pierre se réveille de nouveau. Il croit presque la voir assise au bord du lit. Elle le regarde par dessus ses lunettes et tout en s’évanouissant dans le rayon de soleil qui filtre à travers le volet à clairevoie souffle  » appelle Léa « Dans la brume qui entoure son réveil, Pierre ne sait pas, ne sait plus s’il a rêvé ou si sa grand-mère était vraiment là. Les paroles d’Ernest lui reviennent à l’esprit « ta grand-mère est souvent de bon conseil. Et Léa lui manque affreusement.

Pourvu se dit il se dirigeant pieds nus vers la cuisine pour téléphoner, pourvu qu’elle soit chez sa mère et pourvu qu’elle veuille bien me parler…

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