Emma 10

Emma regarde par la fenêtre la nuit lentement succéder au jour dans une symphonie orangée, regarde sans les voir, égraine dans sa tête les gares Maintenon, Epernon… qui la séparent de sa destination. Ils sont restés longtemps dans ce café parisien, Elle se repasse en boucle la conversation et presque seule dans son wagon, à cette heure avancée, le week-end, les trains sont vide, pleure sans retenue, pleure la mort de sa mère, l’épouvantable gâchis de sa vie, la cruelle méprise qui l’a tenue éloignée d’eux si longtemps, elle pleure l’enfance, l’adolescence de son fils qu’elle n’a pas accompagnées.

Elle était tellement persuadée qu’ils auraient compris le message du cahier posé en évidence sur son bureau dans son ancienne chambre, et lu le mot…

Elle s’est retranchée toutes ces années dans cette fortesses imprenable : son orgueil blessé, la certitude qu’ils ne lui pardonnaient pas d’être partie.

Elle avait fait sa vie loin d’eux, s’était enfermée dans le mensonge au point de finir par y croire elle même. Quel gâchis !! Elle n’avait jamais réussi à garder de relation stable plus de quelque mois, elle livrait si peu d’elle même, esquivant toutes questions un peu personnelles que les hommes, d’abord émoustillés par cette femme libre au passé énigmatique se décourageaient. La dernière relation avait tenu un peu plus longtemps parceque Paul ne posait jamais de question, c’est elle qui avait fini par se décourager, elle avait l’impression de faire l’amour avec un robot.

C’est à la suite de cette rupture que sans prévenir, comme victime d’une sorte de boomerang à retardement elle avait été reprise par les cauchemars tenus a distance, elle s’était alors décidé à faire des recherches, celles-ci s’étaient hélas révélées improductives, « sans connaitre le nom de famille de votre mère, lui avait dit ce charmant monsieur Kopfmann? Kaufmann ? contacté au téléphone, les recherches ont peu de chance d’aboutir. Il avait fait son possible mais après vérifications, aucune archive connue ne relatait l’évènement raconté par Ernest : l’assassinat d’une jeune femme juive pendant le transport entre le Vel d’hiv et le camp de transit de Beaune la Rolande… Seule l’écriture du livre lui avait permis d’affronter les démons liés à ce secret d’enfance, sa filiation juive et lui avait également permis de baisser sa garde, d’écrire cette dédicace. Elle revoit son fils. Son regard brun, sa tignasse tandis qu’il lui parlait de cette curiosité obsessionnelle qu’il avait sans savoir pourtant, pour la Shoah, tandis qu’il lui racontait ses rêves, nourris certes de toute la littérature inspirée de cette période mais pour l’essentiel, si semblables aux siens.

Elle colle son visage à la vitre, dernière gare avant destination ouf ! Et c’est alors qu’elle la voit ! La femme, elle court sur le quai, le long du train, Et là bas sans un bruit, s’effondre. Visage livide. Sa main gantée de noir tendue vers elle.

Emma se réveille en sursaut alors que le train dans un long crissement, presque un mugissement de ses vieux essieux fatigués, entre dans sa gare. Elle a la main crispée dans sa poche et réalise qu’elle tient serré dans son poing le petit gant noir… Pierre le lui a laissé tout à l’heure, en même temps qu’il l’invitait. Malgré son désarroi Emma avait noté avec amusement qu’il rougissait un peu comme pour un rendez-vous galant  » c’est quand ta prochaine séance de dédicaces ? Samedi prochain ? Où ? Près du Boul Mich ? Ça alors ! Je travaille samedi, au 53 rue Saint Jacques, un immeuble typiquement haussmannien avec une porte fraîchement peinte en bleu, passe donc après ta séance et on ira dîner quelque part ? Si tu viens dans l’immeuble je te ferai faire la connaissance d’une vieille dame qui te plaira je pense. Elle s’appelle Lena. Léna Horowitz… »

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