Emma s’interroge

Train, espace transitionnel, retour sur elle même, Emma a oublié de prendre un bouquin… le couple songe-t elle adossée contre la vitre quelle curieuse construction, somme toute artificielle. Elle, se trouve bien de vivre de cette solitude qui ne doit rien à personne, de ne tenir son bonheur que d’elle même. chanceuse s’estime-t elle à voir tant de couples dépendre pour leur bonheur ou même simplement pour se sentir exister, du regard de l’autre. Et quoi de pire, une fois la toujours trop courte lune de miel passée aux oubliettes, que ces regards qui se détournent pour ne pas montrer leur rancoeur née de besoins non assouvis ? Les couples ne font qu’un le tout est de savoir qui…Est-ce de Sacha Guitry ? Elle ne sait jamais qui sont les auteurs des citations qui lui encombrent l’esprit, se rappelle avec un petit coup au coeur, le chagrin en boomerang, que Lucie parlait volontier ainsi, sautant comme du coq à l’âne, de citations malicieuses en phrases sentencieuses.
Que de temps perdu à chercher des poux à l ‘autre s’exclame Emma, et lui reviennent les souvenirs glauques d’anciennes batailles couvant longtemps sous le silence des remontrances non dites pour exploser parfois de manière fort gênante dans l’ espace public. Chut chut la vaisselle sale se lave en famille disait l’oncle Oswald, le frère de Lucie, quand sa femme s’énervait contre lui… elle n’a jusqu’à présent ni vaisselle sale, merci Miele, ni mari, n’ est redevable que d’elle même, bien que l’on puisse être à soi même, elle n’en disconvient pas. surtout certains soirs de solitude épaisse, son pire ennemi. Il lui semble pourtant que cette tendance de l’être humain à se maltraiter est encore amplifiée dans le huis clôt d’un couple quand arrive le moment, inévitable, où l’on se sent faire partie des meubles, où l’autre semble vous compter pour quantité négligeable. Emma espère que cela n’arrivera pas à Pierre et Léa, que l’explication toute récente dont elle a eu quelques échos, va leur permettre de repartir sur des bases saines.

Ce matin là, alors que tous deux étaient assis devant un café noir comme elle l’aime, des croissants tout frais que Pierre était allé chercher. Léa les avaient rejoint en baillant, s’était glissée en passant derrière tout contre Pierre, avait posé un baiser sur sa nuque, avec cette complicité fluide des couples heureux. C’est là qu’Emma avait osé, contemplant les yeux ombrés de légers cernes de la jeune femme, et plus bas son petit ventre pointant sous la nuisette ajustée « Léa tu ne serais pas enceinte ? ». Si trois mois aujourd’hui ! Léa avait rougi et c’était charmant ce pourpre soudain sur ses joues pâle.

Emma sourit, suivant du doigt les gouttes qui roulent et s’agglutinent en paquets derrière la vitre, ses pensées comme bercées par le brouhaha de conversations éparses dans le wagon, hier elle n’avait personne dans sa vie, sinon des regrets et voici qu’elle se retrouvait chargée de famille, en passe d’être grand-mère… Que penses-tu de tout ça Lucie ? Et Emma croit entendre la voix de sa mère rire doucement à son oreille… Le train ralentit, s’arrête, elle a pris la patache de 14h50 ne pouvant se résoudre à quitter le jeune couple, elle en a encore pour une bonne heure. Les mots échangés, leurs conversations se mélangent dans son esprit qui s’embrûme, elle revoit la grande salle art déco de la veille. Le petit patio, s’avise, c’est troublant, elle n’y avait absolument pas pensé quand elle avait pris la réservation, que le Lutetia est le lieu où les rescapés de la déportation ont été amenés en 1945… Comment a-t-elle pu oublier ? Acte manqué de sa part ? Les jambes douloureuses, Emma se déchausse et pose ses pieds nus sur la banquette qui lui fait face. Quelque part un enfant pleure, un enfant pleure mais faites le taire ils vont l’entendre et nous seront tous tués, de la jeune femme qui court de l’autre coté de la vitre elle ne voit que le dos vêtu d’un manteau surrané, bien trop léger pour la saison, des éclairs bleus illuminent la vitre, et les déflagrations font sursauter Emma qui se penche alors par la vitre, la jeune femme est tombée, le visage tourné vers le ciel, quel joli coquelicot sur sa poitrine pense Emma mais comme le coquelicot se déforme et a l’instar d’une pendule de Dali s’étire, Emma comprend que c’est du sang. Elle a tout juste le temps de contempler le visage de la jeune femme, de reconnaître la courbe des longs cils, les yeux légèrement cernes, le nez droit… Léa ? Serait-ce Léa ?

Mais pourquoi Léa ? Emma qui se presse pour rentrer chez elle,courbant la tête sous l’averse qui l’a cueuillie au saut du train, tourne le cauchemar dans son esprit, ne lui voit ni queue ni tête sinon une énième variation de ce rêve récurrent qu’elle croyait avoir jugulé avec ce livre qu’elle a écrit sur sa mère. C’est en donnant la pâtée aux deux chats, Gandalf et Chatouille, qui se pressent dans ses jambes, manquant la faire tomber, que lui revient ce que son esprit avait occulté
Elle se revoit la veille au Lutetia raconter ses cauchemars et surtout revoit les jointures blanchies des mains serrées de Léa, entend cette voix sans timbre avec laquelle Léa l’avait pressée de questions… Toi ma petite se dit alors Emma tu nous caches quelque chose… Emma, quoi que dévorée de curiosité, songe qu’il ne faut pas brusquer la jeune femme Ils doivent dîner tous trois d’ici Noël, chez Ernest, elle en saura peut être davantage à ce moment là.

3 Comments

  1. Coucou Cécile ! Eh bien vivement le prochain dîner chez Ernest ! Quelles seront les révélations qui feront avancer les personnages dans leur quête de vérité ? Mystère. Je me réjouis ! Cela dit, la référence à la vaisselle (ou le linge) sale qui se lave en famille, je l’ai aussi entendue mainte fois dans mon enfance. À ce propos : Miele (sans accent) 😊 Je constate avec joie que cette histoire continue et que sous ta plume, un certain suspense persiste. Biz et bonne journée. Amitié. Dom

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